Oser le verbe aimer en éducation spécialisée

Oser le verbe aimer en éducation spécialisée

A propos de Virginie Despentes et sa place dans l’ouvrage

Virginie Despentes a longtemps été considérée comme faisant partie des « auteurs maudits » pour ses propos sur l’humain, ses grandeurs et ses dérives décrites dans un style aussi rude que la réalité de l’existence. Pour autant, je me suis intéressé aux livres et à l’histoire de l’auteure bien avant qu’elle ne devienne ce phénomène de littérature désormais adulé du plus grand nombre ( Virginie Despentes, Anatomie d’un Phénomène, Le Monde Magazine 28 juillet 2017). Ainsi de multiples extraits de Bye-Bye Blondie émaillent les chapitres de Oser le verbe aimer en éducation spécialisée tant pour illustrer l’impact de l’événement traumatique sur la trajectoire de vie d’un enfant, que les mécanismes du symptôme, de la résistance au changement et de la réitération du même.

Extraits 

« Les peurs suscitées par l’incertain du futur comme les angoisses ressurgies de l’ineffaçable passé, les unes et les autres, le futur et le passé ensemble, replient l’enfant ou le gamin sur lui-même, l’inscrivent dans la réitération du connu, et donc du certain, poussent à décrocher de l’effort entrepris, et au final à rompre le lien. « Plus tard, en pleine nuit, elle se réveille, étouffée de rage. Contre lui contre ce monde contre ces gens qu’ils voient contre tout cet argent contre elle-même contre Michel le petit producteur contre  Amandine. Et contre elle-même essentiellement » (Despentes, 2004, p.228). Le « contre » exprime toute la rage éprouvée par le gamin à l’égard de ce qui l’empêche d’advenir à lui-même et dont il peine à situer la source et à mesurer l’ampleur. Merde… et putain de merde, ça ne sert à rien! Çà ne marche pas. Alors le gamin tourne sa rage contre tout ce qui bouge, contre le monde entier et y compris lui-même par le biais de passages à l’acte dont la violence fait parfois douter et l’éducateur référent et l’institution. Et dans ces moments-là, il n’y a plus grand monde de l’extérieur pour voir et comprendre ce qu’éduquer veut dire… »  (chapitre Le point d’inflexion, paragraphe Ce que tenir veut dire, p.185)

« Une trahison, une déception, une rupture ou une maltraitance, chacune à sa façon inscrite dans la chair et dans l’esprit du gamin, occasionne une blessure qui, si elle cicatrise avec le temps, laisse bel et bien une trace. Cette trace est comme un pli sur lequel bute le devenir et sur lequel s’arrête la trajectoire du grandir. Ce n’est pas une fausse route puisque, à tout prendre, le chemin ouvert par une blessure reste préférable au néant; c’est juste un pli dans le devenir sur lequel se replie l’avenir. Ce bourrelet vaut comme une protection contre l’extérieur et contre toute tentative nouvelle d’apprivoisement, voire d’instauration du lien de confiance. « Ces choses-là n’étaient pas pour elle. Les choses douces, les choses de la complicité, de la confiance, de l’âme sœur, les choses de l’amour » (Despentes, 2004, p.139). La langue trébuche et le regard se perd. La douleur est indicible par le gamin parce qu’elle est inaudible par l’adulte. Le dialogue, s’il a lieu d’être, passe par des signes muets… » (chapitre L’échouage n’est pas un ratage, paragraphe Aller à découvert, p.159)

« Du même coup, il est tout simplement impossible de rendre quelqu’un heureux. Pour accéder au bonheur, il faut que l’individu devenue une personne cesse d’avoir peur. « Il est attentif, doué, sensuel et amoureux d’elle. Elle se prend au jeu, finalement. La première fois qu’elle jouit, c’est quelques secondes avant lui. Et ça lui donne un long vertige. Parce que cette fois c’est reparti, ouverte en grandes digues rompues, elle se remplit de lui sans réserve, sans filet, elle le laisse prendre ce qu’il lui faut. Elle n’a plus peur » (Despentes, 2004, p.179). L’enjeu de toute relation est de ne plus subir l’autre comme un intrus; d’accepter de donner autant que de recevoir… » (chapitre L’échouage n’est pas un ratage, paragraphe Aller à découvert, p.157)

 

 

La relation éducative 2
Coll. L’éducation spécialisée au quotidien (ERES, 2016)

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