Un pro, ça ne bricole pas

Un pro, ça ne bricole pas

Bien sûr le bricolage est d’abord une affaire d’amateur, au sens fort du terme, c’est-à-dire au sens de celui qui aime. Le bricolage est donc l’affaire d’une personne qui investit son temps et sa créativité dans une activité laquelle ne relève pas de son champ professionnel propre (celui pour lequel il est rémunéré) et qui, malgré cela, va s’ingénier à la mener à bien. En soi, le bricolage est donc une occupation à la fois complexe et signifiante. Ajoutons à cela que la société du temps libre valorise ce type d’activité en marge des temps professionnel ou familial, même s’il existe une grande porosité entre chacun de ces domaines. Mais le terme de bricolage recouvre un autre sens, lequel, dans le monde de la production, vient dire une tolérance ponctuelle et transitoire à l’égard d’un « à peu près » permettant d’attendre l’instant où une intervention plus professionnelle permettra d’obtenir un résultat mieux abouti et surtout plus durable. L’autre sens du terme bricolage recouvre donc la vision d’un travail peu sérieux ou grossier ; voire celle d’un « rafistolage », pour reprendre les termes du dictionnaire Larousse.

Alors je sais, pour l’avoir lu très récemment encore sous la plume habile de quelques collègues que je respecte, combien ce terme « bricolage » récolte la sympathie voire l’affection des professionnels de la relation d’aide sociale, éducative et de soin ; lesquels se retrouvent parfaitement dans les éléments de définition évoqués ci-dessus. Malgré cela, je plaide pour que nous remisions le bricolage au grenier des souvenirs concernant nos métiers. Je ne dis pas qu’il faut l’effacer de notre histoire ; je dis au contraire qu’il faut le garder en mémoire car il constitue un chapitre de l’épistémologie de l’éducation spéciale et de la pédagogie sociale. Toutefois je dis aussi qu’il est grand temps d’acter, dans nos actes et dans nos discours, le pas de côté ayant permis à nos métiers de s’adapter aux temps présents et à une évolution sans précédent des sciences et des technologies. Je dis qu’il est grand temps d’assumer notre être professionnel sans pour autant renier nos engagements. Je sais, en écrivant cela, avoir en apparence contre moi cette figure tutélaire qu’est Fernand Deligny. Il reste pour moi une référence, un maître. De la même manière que Aristote marque à jamais mon entrée en philosophie et ma théorisation d’un matérialisme pédagogique ; quand bien même des pans entiers de la physique ou de la logique d’Aristote seraient désormais invalidés. Aujourd’hui encore, Fernand Deligny participe à l’instar de beaucoup d’autres de la voie d’accès aux métiers de la relation d’aide éducative et de soin. Et, à mon sens, il n’y a aucune contradiction dans cette position. Au contraire ! Je suis convaincu que le drame des temps présents résulte, en partie, de cette conviction proprement mortifère selon laquelle pour avancer il faudrait faire table rase du passé.

Le professionnel est celui qui, conscient des exigences propres à l’exercice de son métier, se dotent des outils et des savoirs, faire et être, indispensables pour atteindre les objectifs espérés. Aider un enfant, un adolescent ou un adulte à se déplacer dans la stratégie déployée par lui afin de survivre à un impact traumatique relève d’une science dont chacun des éléments conceptuels contribuent à l’émergence d’une pratique. Le terme de science vient faire ici écueil à la pensée de nos métiers tant il est encore englué dans une représentation forgée au XIXe siècle. Quoi qu’il en soit, la contribution au mieux-être d’une personne accompagnée, fût-elle aléatoire et susceptible de rechute, mérite mieux que le terme de « bricolage ». Il existe une science de l’éducation dont l’épistémologie, la grammaire et le corpus théorique irriguent ces champs spécifiques que sont l’éducation spéciale et la pédagogie sociale. De cette science appliquée à l’engagement professionnel émerge l’art de maintenir dans l’humain des personnes qu’une singularité expose au risque d’une expulsion de ce qui fait l’universalité de leur être.

2 Replies to “Un pro, ça ne bricole pas”

  1. Réflexion très intéressante sur les paradoxes du mot bricolage qui a, il est vrai, dans certains contexte, un sens assez péjoratif… car il évoque aussi la limite de l’Homme face à la tache qu’il réalise. Pour ma part, je trouve que cette question de la limite est intéressante. C’est peut-être même l’aspect qui m’intéresse le plus. Finalement, la seule chose dont je suis sur c’est que je ne sais pas tout, pour paraphraser Socrate … Mais en général, je préfère toujours utiliser le terme d’artisanat (ou artisanal) au terme de bricolage car il redonne peut-être un peu plus de profondeur à l’acte éducatif qui constitue finalement quelque chose d’adapté au besoin (autant que possible), de personnalisé voire, de « sur-mesure »….

  2. J’espère ne pas répondre à coté du propos, qui me semble porté sur l’acte éducatif, en développant une réflexion sur le travail social au sens large.
    J’irais encore plus loin que que la réponse précédente sur la dimension artisanale en disant que j’ai toujours pensé et pense toujours que le travail social est un art bien plus qu’une science ou qu’un ensemble de techniques.
    Pour revenir au terme « bricolage », je l’emploie souvent.
    Il me semble important dans la réflexion sur son utilisation en situation professionnelle, de penser à quels moments et dans quelles circonstances il est utilisé.

    Personnellement, je l’utilise quand je fais référence aux stratégies que je vais développer avec les personnes pour utiliser des dispositifs qui en tant que tels ne sont pas toujours efficaces et pertinent, comment je vais construire des réponses « sur-mesure », dans l’incertitude, en explorant les limites des lois et en cherchant des chemins pour contourner les limites qui s’imposent souvent.

    En ce sens, je fais souvent du bricolage. D’ailleurs, je connais beaucoup de bricoleurs ou bricoleuses qui sont bien plus efficaces et ont beaucoup plus de capacités d’adaptation que des professionnels certifiés (pour réparer l’électroménager par exemple).

    Si on se réfère au dictionnaire historique de la langue Française, le terme bricolage « est seulement attesté depuis 1927 avec ses sens propres et figuré modernes correspondant à ceux de bricoler et bricoleur, quelquefois avec une nuance péjorative . Le mot a été appliqué par Levi-Strauss en 1962 à une création constituée par un arrangement fonctionnel d’éléments préexistants et hétéroclites »

    Est-ce que quelque part ce n’est pas un peu ça le travail social, arriver à arranger de manière utile et effective des éléments (dispositifs) qui ne sont pas pensés pour s’articuler entre eux ou tout du moins se révèlent en décalage avec les besoins des personnes.

    Plus encore, si l’on explore l’étymologie du terme, « bricole » vient de l’italien « briccola » qui signifiait « catapulte », signifiant également « celui qui casse, qui rompt », la catapulte étant destinée à démolir les murailles.
    Le mot a gardé une valeur dynamique, en s’employant dans son évolution pour désigner la trajectoire d’un projectile, d’un ricochet, d’un zig-zag ou du rebond d’une balle sur un mûr.

    Le mot a pris un sens négatif en devant un synonyme, dans la dimension érotique, de « bagatelle » et devenant par là synonyme de « tromper » dans certaines expressions (mettre en la bricole). Il a également évolué par ce biais vers son sens moderne de « petite chose sans importance » (il va t’arriver des bricoles).

    Le verbe « bricoler » date de 1480 et s »emploie d’abord dans le sens « aller par-ci, par-là, en zig-zag », spécialement aux jeux de balle et au billard mais aussi en équitation à propos du cheval qui passe adroitement entre les arbres et les buissons. Le verbe prend un sens négatif au 16eme siècle (suivant l’évolution du sens de « bricole » pour signifier « dire des mensonges, tromper ». Le passage au sens moderne figuré se fait au milieu du 19eme siècle où le verbe signifie « exécuter de menues besognes » d’où transitivement « arranger ingénieusement », l’accent étant mis sur l’idée de manier adroitement quelque chose.

    Briser des murs, rebondir, contourner des obstacles, arranger ingénieusement, n’est ce pas là l’essence du travail social ?

    Je pense que c’est à ça que pensent les professinnel.le.s quand il est question de bricolage, dépasser les limites des dispositifs et des contraintes pour trouver des voies et continuer à avancer. Le travail social est un art qui procure la faculté de nourrir sa pratique de tout ce qui existe, au delà des méthodes, des procédures et des dispositifs.

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