Secrets de familles

Secrets de familles

Les hommes sont-ils à ce point convaincus de ne si peu maîtriser le cours des choses et des êtres que depuis la prime antiquité, dans leurs récits ou au travers leurs croyances, ils en appellent régulièrement aux dieux ou au destin ? En ce début d’été où le roman reprend la part du lion dans le temps consacré à la lecture, quatre ouvrages, n’ayant rien en commun sinon la qualité de leur écriture, nous conduisent à cette réflexion préliminaire. Quel place le hasard prend-il dans le déroulement d’une existence ?  Bien sûr, la littérature sort de son rôle lorsque, singeant les Sciences humaines, elle se targue de psychologie, de sociologie, voire même de philosophie. En revanche, elle est pleinement elle-même lorsque qu’elle scrute l’humain, ses forces et ses faiblesses au travers ce qui fait le jeu des relations sociales et/ou familiales. Molière, Marivaux, Balzac ou Camus, pour ne citer que quelques-uns de mes points de repères, ont ainsi balisé le chemin de l’humanisme. Et dans ce cas, nulle raison de bouder le roman et même aucune culpabilité à avoir au regard d’un temps supposé perdu à lire des futilités.  Et puisqu’aucun ordre, sinon celui de leur lecture, ne préside aux commentaires faits ci-dessous, commençons par le premier. Famille parfaite, de Lisa Gardner et traduit de l’anglais par Cécile Deniard, est un thriller. Sans doute avais-je faim de polar en cette fin d’année studieuse… et si les quelques premières pages m’ont demandé l’effort d’apprivoisement nécessaire à la découverte d’un nouvel auteur, très vite vint le plaisir de savourer des phrases dont l’équilibre et la musicalité sont en phase avec le besoin d’avancer rapidement dans l’énigme. Celle-ci met en scène le kidnapping de toute une famille, le père richissime industriel, sa femme et aussi sa fille, jeune adolescente. Alors ne trahissons rien de ce fabuleux roman sinon que le hasard, qui ici  fait fort mal… ou fort bien les choses, masque en réalité un secret de famille ; lequel entraîne un drame dont le gâchis apparent n’a d’équivalent que le cynisme de quelques-uns des protagonistes. A lire… mais à lire de préférence au calme et en 48 heures d’affilée pour mieux tenir le fil.

Un secret de famille est aussi le moteur de T’en souviens-tu mon Anaïs ?, titre à la fois d’un recueil de quatre nouvelles et de la première d’entre-elle, toutes imaginées par Michel Mussi. Cet auteur de polar, internationalement reconnu, se paie ici une incursion jubilatoire dans cette forme de récit dont la brièveté est mise au service de l’intrigue… Fût-elle historique, ethnographique ou bien policière !  Et si dans cette nouvelle, le hasard fait pour une fois bien les choses, puisque le partage du secret évitera le pire à l’ultime seconde, force est de reconnaître qu’il n’en va pas toujours ainsi dans la vie réelle. Mais peu importe au fond, dès lors que le plaisir est là. J’ajoute enfin que de toutes les nouvelles de ce recueil, c’est la dernière qui restera définitivement ancrée dans ma mémoire, sans doute en raison de la façon tragique avec laquelle elle vient rappeler que les signes ne disent pas toujours la vérité. Là encore un secret emporte une jeune femme dans son malheur, et tout son entourage avec.  J’ai tendrement aimé aussi, Les ronds dans l’eau de Hervé Commère. Ce troisième ouvrage, entamé aussi vite que les autres furent consommés, est lui aussi un polar. L’histoire s’ouvre par un biais très sombre voir assez sordide qui laisse imaginer au lecteur une fin de série noire. Jusqu’à ce que la bascule opère, sans que le lecteur ne comprenne d’abord trop pourquoi, avec  le surgissement d’un personnage dont la présence paraît hors de propos. Ici encore, c’est bien le hasard qui préside au déroulement des faits et au croisement des trajectoires de vie. Hervé Commère donnant à ce hasard un bien curieux visage… que je laisse volontairement dans l’ombre puisqu’il fait toute l’intrigue de ce fabuleux roman. Et c’est par La mélodie familière de la boutique de Sung, premier ouvrage de Karin Kalisa traduit de l’allemand par Rose Labourie, que je termine cette première quinzaine de lectures romanesques. Ici pas d’intrigue policière mais une plongée archéologique dans l’histoire d’une famille vietnamienne, installée en RDA quelques années avant la réunification avec l’Allemagne de l’Ouest. Comme toutes les histoires de famille, celle-ci possède aussi son secret et recèle ses zones d’ombres ; malgré cela le récit est tout en tendresse sans jamais flirter avec la mièvrerie. Au fil des pages, l’écriture subtile de l’auteure suscite une incontournable réconciliation avec ce qui fait l’humain de l’homme. Et en ces temps de xénophobie exacerbée, ces quelques pages font sacrément du bien.

Famille parfaite, 2013, éditions Albin Michel, Paris 2015

T’en souviens-tu, mon Anaïs ?, Michel Bussi, éditions Pocket, Paris 2018

Les ronds dans l’eau, Hervé Commère, éditions Fleuve noir, Paris 2011

La mélodie familière de la boutique de Sung, 2015,  Karin Kalima, éditions le livre de poche, Paris 2017

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