Bon courage !

Bon courage !

La période estivale est propice au temps long de la lecture ; ce temps, en apparence inutile, passé à bouffer des mots du premier café du matin au thé de l’après-midi avec rien d’autre, en guise de rappels à faire de toute urgence, que la culpabilité de ne rien écrire… pas encore ! Lire le stylo à la main et le cahier ouvert à double page. Lire. Il faut près d’une heure et demi pour dévorer une édition du journal Le Monde lorsque, en été, celui consacre plusieurs de ses pages à des feuilletons. De « La passion jazz », racontée par Francis Marmande, au « Dernier jour », de Gérard Courtois, de la musique noire maudite à l’armistice bénite du 11 novembre 1918, des feuilletons qui se déclinent en six épisodes chacun, celui qui capte le plus mon attention est « Bon courage ». Combien de fois n’ai-je pas entendu ces deux mots m’être adressés durant mes presque huit années de direction ? Comme si mes interlocuteurs, à chaque fois véritablement attentionnés, connaissaient tout le rien de désespoir ou de cynisme contenu dans leur savante articulation. « Bon courage! » Dans le premier épisode, publié le 14 juillet, c’est une phrase de la philosophe Gaelle Jeanmart, auteure de l’article, qui retient mon attention : « On rejoint des combats féministes actuels pour faire reconnaître l’importance du care (l’ensemble des activités suscitées par l’empathie, la prévenance, la sollicitude) : ces éthiques du soin, du souci de l’autre sont des éthiques de l’invisibilité. » Aussitôt le stylo crayonne sur mon cahier car le hasard veut que je sois simultanément préoccupé par une commande de Lien Social (menée en collaboration avec Michel Chauvière afin de commémorer les 30 ans du journal) et que l’un des aspects de cette commande concerne, justement, l’invisibilité du travail social. Ce que ne dit pas la philosophe Gaëlle Jeanmart, mais ce dont pour ma part je suis convaincu, c’est que l’éthique des métiers du care est, par essence, une éthique de l’invisibilité parce qu’elle est une éthique de l’ultime retrait de soi (la personne aidante) dans l’aide apportée à autrui (la personne aidée). Car même si, en situation de vulnérabilité ou de handicap, le recours à l’aide d’un autre que soi est indispensable, il n’en reste pas moins que le mieux-être obtenu est d’abord le fait de la personne accompagnée. Ainsi les métiers de l’humain sont-ils des métiers de l’ombre. Comme tous les métiers relevant de la création, d’ailleurs ; lesquels voient à chaque fois l’artiste disparaître derrière l’œuvre. En revanche, ce qui m’intrigue, bien que j’en connaisse au fond les raisons, c’est que Gaëlle Jeanmart fasse de l’éthique de l’invisibilité un combat de féministes. Certes les valeurs du féminisme devraient être transgenre ; mais dans la réalité et les représentations communément partagées, il en va tout autrement. Et c’est bien là où le bât blesse. Aussi dirais-je que l’éthique des métiers du « prendre soin » (care) est d’abord un combat de l’humanisme… et pas seulement du féminisme. Sauf à voir les métiers de l’humain n’être exercés plus que par des femmes et se priver ainsi d’une complémentarité essentielle, celle apportée au quotidien par l’union des sensibilités masculine et féminine. Et puis, le deuxième épisode de « Bon courage » est un article de Frédéric Gros, dans l’édition du 21 juillet du journal Le Monde, dans lequel il reprend les différentes acceptations foucaldiennes du « courage de la vérité ».  Alors à même le sable de la plage, et tandis que devant moi rouspète l’océan, je note dans mon cahier l’une des toutes dernières phrases de l’article : « Pour Michel Foucault, le vrai contraire de la démocratie ce n’est d’ailleurs pas la tyrannie : c’est la démagogie. »  Puisse le vent du large porter cette bonne parole jusqu’aux seuils de tous les palais, de l’Elysée et de l’Assemblée, d’ici ou d’ailleurs.

One Reply to “Bon courage !”

  1. Existe t’il un mauvais courage?!

    « L’éthique des métiers du care est par essence une éthique de l’invisibilité » …
    le lien créé par l’acte éducatif, dans le sens de celui qui construit, est emprunt de bienveillance et valeurs morales et de ce que j’en comprends cela se fait à partir du moment où « le disponible de l’adulte éducateur et le possible de la personne accompagnée » se rencontrent.
    Il me semble que l’éthique est alors existante de fait, dans une reconnaissance mutuelle et le respect de l’autre sans avoir besoin d’être nommée , elle est actée, présente, concrète et donc visible.

    Je constate que nous écrivons institutionnellement les savoirs être indispensables pour inscrire une ligne de conduite rassurante et satisfaisante de tout une équipe dans un fonctionnement d’établissement toutefois cela ne garantit pas pour autant ensuite une attitude bienveillante de chacun auprès des personnes accompagnées.
    Ces dernières repèrent « instinctivement », (de l’ordre des ressentis), les aidants qui s’engagent auprès et pour eux et ceux qui sont…..plus distants.
    Cela permet l’hypothèse selon laquelle, l’éthique fait sens au delà de ce que nous donnons consciemment, elle existe même dans les dysfonctionnements en pointant son absence ou ses carences.
    Elle est perceptible, on lui accorde une place importante dans de nombreuses instances, elle est évaluée, quantifié dans des statistiques, éprouvé au quotidien par tout les artisans du soin et du social.

    « les métiers de l’humain sont-ils des métiers de l’ombre. »
    Cela me fait penser à un statut mi-espion, mi-clandestin, ou au titre possible d’un nouveau roman d’été:
    « Les souciants à la frontière du visible. »
    (Le film: la mécanique de l’ombre, avec François Cluzet)
    Ce sont tout de même les métiers les plus lucratifs en humanité. ☺️
    Il me semble que ce sont des questions de reconnaissance, d’attentes et de légitimité, de ce que nous nous autorisons ou pas, de ce que d’autres permettent ou pas, de ce que nous faisons de cette espace intermédiaire,….créer ou laisser du vide et avec quel sens.
    Un métier aux évidences incertaines, non dans l’ombre, plutôt dans une alternance de jeux de lumières, teinté par tout un contexte qui évolue, bouscule, nous amène au changement régulier.

    La démagogie…..
    ce serait la politique du mauvais courage ?

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