A propos de la « rencontre »…

A propos de la « rencontre »…

La rencontre est le point nodal de la relation d’aide sociale, éducative et de soin. C’est la raison pour laquelle, dans une approche praxéologique des métiers de l’humain, je fais de celle-ci une étape essentielle du parcours d’accompagnement et un axe vertébral de mes travaux et de mes publications. Associée à la capacité de produire un pronostic, le temps de la rencontre (laquelle n’a rien à voir avec le premier contact) succède à la phase d’accueil/diagnostic, et elle précède celle de la présence/stratégie. Cette modélisation en trois étapes, que je trouve utile pour accompagner les équipes, n’étant qu’une simplification et un moyen pour saisir la complexité des actes posés par les professionnels .

Alors, commençant la lecture de Enfance défaites et créativité, ouvrage dans lequel Rémi Puyuelo, en sa qualité de psychiatre et psychanalyste, revient sur l’importance de la période de latence (totalement escamotée par la modernité) et dans lequel il théorise le syndrome d’enfants « abusés narcissiques », j’ai plaisir à souligner ce qui me semble être une très belle analyse de ce qu’est la rencontre dans une démarche clinique : « Il n’est pas question de guérir mais de tenter de mettre le sujet sur la voie de la reconnaissance de l’autre sans pour autant que cela remette en question sa propre identité… La rencontre est ce sentiment d’être tenu par un monde en mouvement vivant et d’être reconnu par un objet d’admiration et d’amour… La rencontre ne serait-elle pas aussi ce partage, à un moment donné, l’espace d’un instant, des parties les plus inconnues de chacun?» (pp.25-26).

Je reviendrai plus tard sur cet ouvrage, que j’associe comme en écho à celui de Michèle Benhaïm sur Les passions vides.  Certes ils sont tous deux sont dans une approche très psychanalytique des troubles rencontrés aujourd’hui chez les enfants, pour ce qui concerne Rémi Puyuelo, et chez les adolescents, pour Michèle Benhaïm; leur lecture exige une familiarité avec ce qui compose l’essentiel de la leçon freudienne. Mais avec d’autres, ils aident à comprendre comment les modes de fonctionnement sociétaux actuels entrent en résonance avec des formes archaïques de la perception de soi et viennent parasiter le processus de subjectivation. Et dans Oser le verbe aimer en éducation spécialisée, je prends appui sur les travaux du philosophe Bernard Stiegler qui corroborent à sa façon ces études psychanalytiques.

Mais pour revenir à la citation de Rémi Puyuelo évoquée ci-dessus ce sont bien les trois mots clefs « reconnaissance, amour, partage » qui sont repérés comme autant de points d’ancrage à l’advenir de la personne en qualité de Sujet, et des balises pour toute démarche éducative et de soin. Et c’est bien cela l’essentiel… un essentiel à mettre au travail dans le cadre de l’acquisition d’un savoir faire parental ou professionnel.

Rémy Puyuelo, Enfances défaites et créativité, Récits psychanalytiques, éditions IN PRESS, Paris 2018

7 Replies to “A propos de la « rencontre »…”

  1. Bonjour Philippe Gaberan,
    Étonnamment, ou non, la Rencontre est une étape dans l’accompagnement qui m’a toujours questionné, autant que mon éthique, comme beaucoup de professionnels du social je pense, j’espère. A la lecture de votre article, d’autres questions me viennent à l’esprit… Y-a-t-il Rencontre dans tout accompagnement? A quel instant peut-on affirmé qu’il y ai eu Rencontre? Je vous questionne en ce sens où, dans certains de mes accompagnements passés, il est vrai que j’ai pu capter ce moment qui, pour moi, a permis de comprendre que oui, là, à cet instant, par le biais du regard, d’une parole, d’un geste de l’être-sujet envers mon être-éducateur, la Rencontre s’est faite. Comme le souligne Dominique Depenne dans Ethique et accompagnement en travail social, « l’accueil de la singularité et de l’altérité de l’Autre-homme dans son étrangeté d’être unique. L’ Autre est un Moi. Mais il n’est pas le même Moi que moi. Il est un Moi unique. Singulier – comme moi – et différent de moi. »
    Merci.

    1. Merci Alexandre pour le partage de ces réflexions.
      J’affirme, en effet et sans doute de manière trop brutale, qu’il faut qu’il y ait rencontre pour qu’il y ait un accompagnement de type éducatif ou soignant (d’où ma rupture avec le mythe de l’Emile de Jean-Jacques Rousseau). C’est pourquoi, et en me gardant de tout jugement de valeur, j’affirme qu’il y a des « géniteurs » qui ne rencontrent que difficilement voire jamais leur enfant et qui ne parviennent que difficilement voire jamais au statut de parent. De même, il y a des professionnels (personnes diplômées) qui ne rencontrent jamais le public accompagné et n’accède jamais à l’essence de leur métier. Pour autant, il n’y a aucun déterminisme ou fatalisme dans mes propos. Au contraire, ils viennent dire que tout enfant doit avoir la possibilité de rencontrer un adulte éducateur au-delà du cercle familial si besoin (il est juste ce proverbe africain venant dire qu’il faut tout un village pour éduquer un enfant), tout comme ils viennent soutenir la nécessité des dispositifs de soutien à la parentalité.
      Un autre point intéressant dans vos propos vient souligner le fait que, si la rencontre est nécessaire pour qu’il y ait accompagnement, rien ne vient dire au départ, lors des premiers contacts, avec quel adulte éducateur plutôt que tel autre va se faire cette rencontre. C’est la raison pour laquelle j’affirme aussi que si la nomination d’un référent administratif au moment de l’accueil est rendue nécessaire par les procédures d’admission, le professionnalisme d’une équipe va être mis à l’épreuve par la capacité qu’a celle-ci d’accepter que la rencontre puisse se faire avec un autre adulte que celui désigné au départ. Je dis bien « puisse »… car il se peut tout aussi bien que le référent administratif devienne le référent de coeur.
      Tout cela est dit un peu rapidement… mais merci encore pour vos remarques. Je vous encourage à lire Rémi Puyuelo et à travailler notamment cette phrase où il dit que la rencontre se fait entre les parties inconnues de chacune des personnes impliquées.

  2. Merci pour ce début de lecture…Tu as saisi l’essentiel de ma démarche….la rencontre au service du « mouvement » , de la vie . Inquiétante étrangeté (S.Freud )ouvrant à de nouveaux improbables possibles de soi et de l’autre.L’enfant a besoin de ces nourritures pour alimenter son soin de l’être et vivre humainement son irrémédiable solitude .
    Avec mon amitié.

  3. La rencontre dans l’accompagnement me semble être ce moment où l’autre se permet de « tomber le masque », de se montrer dans le beau et le pire moment de l’accompagnement, dans le fragile et le fort, l’obscure et la lumière. Ce moment presque tragique où se révèle les impossibles, la lutte de l’être à rester en vie. Ce temps où chaque travailleur social doit apprendre à faire avec ces tripes, son cœur, ses émotions, ses incompréhensions et même ses incompétences. Il y a sûrement de l’accompagnement sans rencontre. Après tout, travailleurs sociaux et accompagnés ont largement eu le temps de rôder les relations et les services. Mais lorsque l’on rencontre l’accompagné, on relance les dés du savoir et du doute, on se fait bousculer, c’est parfois très inconfortable, parfois intraitable, et puis parfois chacun fait acte de résilience. Et tout se transforme. C’est suffisamment rare pour qu’on s’en rappelle toute une vie.

  4. Bonjour à tous, je suis actuellement en troisième année de formation d’éducatrice spécialisée et je souhaite travailler pour mon mémoire sur la première rencontre entre l’éducateur et la personne accueillie. Je suis au tout début de ce travail. Lors de mes différents stages réalisés, la question de la première rencontre m’a toujours intriguée. Auriez-vous s’ils vous plait, des références théoriques à me conseiller. Je vous remercie de vos réponses. Belle Journée. Sophie

    1. Pour quiconque veut accéder à la complexité de la relation d’aide éducative et de soin, il me semble essentiel de savoir distinguer « l’accueil » de la « rencontre ». Ce sont deux temps différents de la relation éducative. L’accueil est ce temps long nécessaire durant lequel l’adulte éducateur diffère tout jugement sur l’autre (sursoir) tant qu’il n’a pas compris en quoi et pour quoi l’autre diffère (n’être pas conforme à l’attendu). Ce sont les deux sens du même mot « différer » qui sont ici essentiels. J’ai traité cette subtilité dans Cent mots pour être éducateur, à l’article « différance »; un néologisme emprunté au philosophe Jacques Derrida. La rencontre, quant à elle, surgit bien plus tard… ou jamais. Il est des rencontres qui ne se font jamais, y compris entre des « géniteurs » et leur « progéniture » (les mots sont rudes mais importants à mobiliser tels quels); et la rencontre ne surgit pas entre n’importe quelle personne accompagnée et n’importe quel adulte éducateur. Elle se produit dès l’instant où la personne accompagnée adresse « son possible », c’est-à-dire son désir à être autre que ce qu’il a coutume ou pris l’habitude de donner à voir et à entendre par la mise en scène de ses symptômes. C’est elle, la personne accompagnée qui perçoit en un adulte, élu par elle, les éléments « contre, tout contre » lesquels elle va pouvoir venir s’adosser (s’agripper dit Winnicott) et prendre le risque de laisser surgir son « être » de dessous son « paraitre », l’enfant de dessous le délinquant, la personne de dessous le handicap, etc. Prendre le risque de venir contre, tout contre, à la fois en appui et en opposition, dans cette complexité du retour à l’estime de soi telle que nous l’a appris Stanislas Tomkiewicz.
      Si je puis être une aide pour vous, elle tient à mon souci de vous voir d’abord questionner ce qui vous incite à vouloir réfléchir ces notions « d’accueil » et de « rencontre ». Replongez vous dans votre vécu relationnel. A quel moment, avec qui et pourquoi, vous avez eu le sentiment qu’une rencontre s’est produite (ces instants que beaucoup d’apprentis professionnels résument par une phrase, sans doute importante mais qui ne signifie rien en elle-même : « la confiance s’est installée »? Quels sont les actes, sans aucun doute banals, affreusement banals parce que constitutifs de petits riens, qui, répétés et ritualisés, ont permis qu’entre vous et les personnes accompagnées, la relation éducative a pu prendre corps? Je vous incite à partir de votre pratique avant que de partir à la quête de « références bibliographiques ». Bien sûr que les lectures sont indispensables à la construction d’un mémoire (je ne connais pas d’écrit qui ne se nourrisse d’une rencontre avec un ouvrage, une oeuvre, un auteur); mais la lecture a pour vertu de venir éclairer en après-coup le sens pris par l’expérience. Je fais le pari que ces lectures vous les avez déjà faites, sans savoir qu’elles viendraient nourrir votre « mémoire ».
      Bon courage à vous.

  5. Dans « Héros de l’enfance, figures de la survie « paru il y a bien longtemps chez ESF(1998!!!!) j’avais écrit un chapitre 3 , sur « Robinson Crusoé, pour un éloge des rencontres » . je viens de le relire çà n’ a pas trop vieilli.
    Amitiés à toi
    Rémy P.

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