Des connaissances aux compétences

Des connaissances aux compétences

Il faudrait être sourd pour ne pas entendre les expressions de malaise qui émanent du secteur de l’éducation spécialisée et du travail social. Simple mouvement d’humeur ou bien véritable difficulté à être et à se maintenir dans les métiers de l’humain ? Pour prétendre trancher la question autrement que par la morale ou l’émotion, l’une et l’autre renforcées par un contexte de réelle crise de civilisation, il devient essentiel de comprendre en quoi « tout bouge et rien ne bouge » dans les métiers de l’éducation spécialisée et du travail social. Pour cela trois leviers sont à actionner : le maintien des métiers de l’humain dans leur histoire, le développement d’une épistémologie de cette science qu’est l’éducation spéciale et enfin la formalisation d’une praxéologie des métiers de l’éducation spécialisée et du travail social. Concernant le premier levier, à la différence des pays anglo-saxons, en France, la protection du plus faible est indissociablement liée à l’idée de Nation. De 1791, et l’une des toutes premières décisions de l’Assemblée constituante reconnaissant d’utilité publique l’œuvre conduite par l’abbé de l’Epée, aux années 1942-1945, la création du Conseil National de la Résistance et l’adoption des ordonnances concernant la justice des mineurs, la clinique du Sujet devient au fil de l’histoire cette colonne vertébrale des métiers de l’éducation spécialisée et du travail social. Il faut soutenir cette colonne vertébrale et lutter contre les effets délétères d’un libertarisme triomphant ; mais pour cela il faudra bien plus que des discours idéologiques. Il importe donc que les professionnels se saisissent dès à présent d’une culture économique forte car seule capable d’apporter une vigilance critique à l’égard de ce tournant historique que constitue le passage d’un modèle associatif à celui de l’économie solidaire (Gaberan, Cahiers de l’Actif n°508-509, sept-oct 2018). Il est temps que ces derniers prennent le soin de construire et de partager une histoire de leurs métiers ; pas seulement dans son déroulé chronologique mais aussi dans ses fondements épistémologiques. Seuls l’un à l’autre associés, le chronologique et l’épistémologique, permettent de saisir ce qui, sous le changement de vocabulaire et des pratiques, vient signifier à la fois du même et du différent.

Concernant le second levier, celui de l’épistémologie, jamais les mots n’ont fait les choses. Toutefois il est impossible de nier l’impact des discours sur les conduites et sur les agir professionnels. Les métiers de l’humain sont des métiers de parole ; ce n’est pas pour autant qu’ils sont du vent. Cette épistémologie dont il devient urgent d’esquisser les contours est indispensable pour parvenir à discerner les enjeux qui président au choix des mots servant à désigner à la fois les stratégies et les pratiques. Il s’agit d’aller à la source de ce qui fait le caractère opératoire des concepts mobilisés. Ainsi la charité admet-elle une tolérance à l’égard de ce qui fait la différence mais, et à la différence de la reconnaissance des droits de l’homme, elle n’ouvre pas à une autre dimension du vivre ensemble. De même que sans la bienveillance à l’égard de ce qui fait la singularité de la personne, le discours sur l’universalité des trois de l’homme ne suffit pas à transformer les habitudes sociétales. Ainsi de la charité à la bienveillance se constitue au fil de l’histoire une chaîne de signifiants au sein desquels l’utilisation ou l’abandon de certains mots afin de qualifier une même entité de façon différente selon des instants donnés traduit une évolution des dispositifs et des pratiques. De dessous l’apparence du même surgissant du radicalement autre.  De la même façon, de la bête à l’homme augmenté, en passant par le monstre, le débile, le handicapé ou la personne vulnérable, toute une chaîne de signifiants vient dire comment au fil du temps la personne s’inscrit dans une appartenance à une communauté des humains. De même, de la vocation à la profession en passant par le militantisme, l’engagement de soi, le bricolage, la technicité ou bien la maîtrise de compétences, tout une chaîne de signifiants vient esquisser à son tour différentes manières d’être présents dans le métier. Chaque glissement de vocabulaire n’est jamais anodin ; il est au contraire le reflet du mouvement des savoirs et des mœurs dont les professionnels se trouvent être les marqueurs.  Chacun des maillons de chacune de ces chaînes est déterminé par des avancées dans le domaine des sciences sociales et humaines, par des évolutions technologiques ayant un impact sur la manière de faire société, par des stratégies politiques de sorte qu’à elles trois, les sciences, les techniques et les politiques, constituent le terreau à partir duquel s’enracinent l’éducation spécialisée et le travail social.

Enfin, concernant le troisième levier, celui d’une praxéologie des métiers de l’humain, François Tosquelles faisait de la réponse à la question « qu’est-ce que je fous-là ? » la seule condition à un maintien dans ce qui fait un sens à être. Or la perception de ce que doit être un professionnel est loin d’être partagée, et a fortiori loin d’être commune, entre les différents acteurs que sont les pouvoirs publics, les employeurs des établissements sanitaires, sociaux et médico-sociaux, les proches des personnes concernées par les dispositifs d’aide sociale, éducative ou de soi, les éducateurs et les travailleurs sociaux. A défaut de disposer d’une vision partagée de ce que signifie être professionnel, émergent quelques points de repère permettant une approche transversale les différents métiers de l’éducation spécialisée et du travail social. Parmi ceux-là, figurent les trois grands champs de compétences que sont savoir élaborer un diagnostic partagé, savoir contribuer à l’émergence d’un pronostic et savoir s’inscrire dans une stratégie d’action. Ces trois grands champs de compétence s’appuient sur les trois matériaux constitutifs de toute relation d’aide sociale, éducative et de soin que sont l’accueil, la rencontre et la présence. Ainsi, le processus de professionnalisation vient s’inscrire dans une matrice dont les déterminants sont les couples accueil/diagnostic, rencontre/pronostic, présence/stratégie. Si le premier terme de chacun de ces trois couples, à savoir l’accueil, la rencontre et la présence recouvrent forcément la dimension de l’engagement de soi dans un advenir professionnel, le second terme de chacun des trois couples tire quant à lui la démarche de professionnalisation du côté de l’acquisition de compétences par la maîtrise de connaissances théoriques et de savoir-faire. Ainsi, et au regard de tout ce qui vient d’être énoncé, les professionnels et futurs professionnels doivent pouvoir accéder à des espaces de formation et de travail leur permettant de fréquenter des formateurs chercheurs en pointe dans les domaines des Sciences humaines associés à des praticiens formateurs légitimés par leurs parcours. C’est cette prétention à valoriser des espaces de recherche et de pratique qu’ont les éditions érès en créant un département de formation adossée à une maison d’édition en Sciences humaines.

C’est l’aventure dans laquelle je me suis lancé avec elles, convaincu que seules une exigence d’un haut niveau de maîtrise des savoirs associée à une réelle pratique de terrain peuvent ouvrir des possibles aux métiers de l’humain.

One Reply to “Des connaissances aux compétences”

  1. Bravo pour ce texte magnifique. Effectivement, il s agit de garder un oeil attentif sur les transformations subies par les differents secteurs de notre métier. Il me semble important que tous les educateurs puissent garder une identité de militant et ainsi lutter contre le conformisme ambiant, les réponses toutes faites, le travail dans l urgence, les restrictions budgetaires, le deficit de volonté/temps de s inscrire dans une reflexion clinique des situations. De plus , notre travail ne s’improvise pas, on ne devient pas educateur du jour au lendemain parce qu on l a décidé, c est un processus de maturation, de theorisation et d experience. Il est de notre devoir de defendre nos competences et notre savoir faire pour que notre profession de l humain ne disparaisse pas.

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