A hauteur d’hommes

A hauteur d’hommes

Ce matin-là, 19 mars, Laurent Berger est sur France Culture, et sur l’autoroute déjà toute éclaboussée par le soleil matinal j’écoute discourir le leader de la première organisation syndicale de ce pays. L’homme est honnête et courageux ; son propos direct et limpide laisse forcément transparaître cette vieille tension entre éthique de conviction et éthique de responsabilité, si savamment explicitée par Max Weber dans Le savant et le politique. D’un côté, l’homme Laurent Berger salue sans réserve l’initiative des jeunes qui sur la scène internationale manifestent pour un choc politique en matière d’écologie; et d’un autre  côté, le Laurent Berger responsable syndical devient plus équivoque dans son analyse de la transition écologique et les effets de déstructuration, de déconstruction et de reconstruction qu’elle va forcément entraîner sur le tissu industriel et économique, sur l’emploi et les modes de vie. L’enjeu est de taille puisqu’il s’agit de ne pas faire de l’indignation une gesticulation dont le seul effet serait de perpétuer les effets de destruction commis par l’actuel mode de consommation.  De fait, son jugement se place à hauteur d’hommes, c’est-à-dire tout en nuances et en apparentes contradictions, lorsqu’il évoque la tension entre le désir d’aller de l’avant et la crainte de rencontrer l’après. L’approche raisonnée des limites du possible rend son discours plus idéologique lorsqu’il fait porter au management la charge d’impulser le changement alors que, en responsable qu’il est, il sait que l’affaire est bien plus complexe que cela. Il n’y a pas de changement possible sans la volonté de tous les acteurs et un art subtil de la négociation. Or ce pays s’invente sans cesse des révolutions et s’illusionne sans vergogne sur l’art de la confrontation là où il devrait se passionner pour celui de la concertation.

Mais c’est à cet « hauteur d’hommes » que m’a ramené le propos de Laurent Berger. Car cette notion revient plusieurs fois dans les toutes premières pages de La posture éducative, l’excellent deuxième livre de Xavier Bouchereau publié aux éditions érès. « Seul cette rencontre à hauteur d’homme… autorise un acte, qu’il soit médical ou éducatif », dit-il, dès la page 10. Médical, éducatif… ou politique. J’ajoute ainsi le troisième de ces « impossibles métiers » par deux fois évoqués par Sigmund Freud dans son œuvre et que les analyses de Mireille Cifali dans Métiers impossibles une boutade inestimable ont rendu si accessibles. Comment se construire une posture qui ne soit pas une imposture ?  Là encore, l’enjeu est de taille. Pour en revenir à l’écrit de Xavier Bouchereau, voilà un ouvrage que tous les professionnels et futurs professionnels de l’éducation spécialisée et du travail social devrait lire sans attendre. Tout d’abord parce que l’homme, éducateur au commencement de sa trajectoire professionnelle, est devenu par la suite chef de service ;  commettant ainsi le franchissement d’une limite entre deux fonctions que beaucoup de salariés considèrent comme étant un acte de trahison et un renoncement aux valeurs premières de l’engagement dans les métiers de l’humain. « Je suis devenu cadre, comme ça, un peu par hasard, sans avoir rien demandé, sans avoir jamais postulé. Héritier désigné par le père, mon directeur. J’étais annoncé avant même que le poste soit créé. Quel cadeau empoisonné ! J’étais tellement attendu, et j’avais tant de choses à apprendre. » (p.51) Je sais de quoi il parle pour l’avoir vécu. Et j’ai appris depuis qu’il n’y a de véritable cadeau qu’empoisonné. Car, comme l’explique fort bien Xavier Bouchereau, c’est à hauteur d’homme, c’est-à-dire à la dimension du « je » de chacun, que se maillent ensemble la liberté du professionnel et la contrainte institutionnelle, la créativité et le cadre (pp.61 et suiv.). Et tous les référentiels de bonnes pratiques ne feront rien d’autre que de s’épuiser à renvoyer du côté de la méthode ce qui devrait d’abord s’élaborer du côté du symbolique. Un symbolique dont les institutions ont été lessivées par l’illusion libertarienne, et ses évangiles sur la fin de l’homme. « C’est pourquoi la part institutionnelle dont les professionnels sont les délégataires et les dépositaires est si cruciale, chacun d’entre eux est responsable de l’institution et de son bon fonctionnement… » (p.64). Voilà qui vient en contrepoint des propos tenus plus hauts.

Il faudrait pouvoir citer chaque phrase de l’ouvrage mais la chose est aussi impossible qu’inutile. Alors, revenons-en à cette « hauteur d’homme ». Xavier Bouchereau explique comment l’éducation spécialisée moderne ne cesse de naître à elle-même dès lors que, je le cite, « la foi est redescendue à hauteur d’hommes » (p.70). Pour cela, elle déserte une première fois les croyances religieuses. Puis, de nouveau, elle déserte  les croyances politiques. Et, désormais, elle déserte  les croyances scientifiques en leurs travers technicistes et leur confiance en l’homme machine. A force de désertions répétées, la foi, nécessaire à toute forme d’engagement de soi dans une relation qui ne soit pas une négation de l’autre, erre du côté de l’incertitude et de l’imprévu auxquels seul le temps parvient à conférer une acceptable consistance (p.89). Voilà qui vient conforter mes propos sur la nécessité de gagner la bataille des mots et du temps afin d’assurer la survie des métiers de l’éducation spécialisée, en particulier, et de l’humanité, en général. Car l’éducation spécialisée agit à hauteur d’homme dès lors que sa spécificité est d’accompagner des personnes, enfants, adolescents ou adultes, dont la trajectoire de vie a été impactée par des événements de nature traumatique. Ni plus bas que les dieux imaginés, ni plus haut que la nature redoutée, l’homme est à hauteur de lui-même lorsque sa capacité d’écoute et d’attention lui permette de voir et d’entendre au-delà de ce qui fait bruit… le symptôme. L’homme est à hauteur d’homme lorsque sa capacité d’écoute et d’attention lui permette de faire rejaillir l’être de dessous le paraître. Rejaillir de dessous… ce qui est le sens étymologique du devenir ou de redevenir Sujet. Rejaillir de dessous… ce qui est l’enjeux de toute clinique, qu’elle soit médicale, éducative ou politique.  Rejaillir de dessous… ce qui inévitablement appelle à une prise de risque dans le diagnostic élaboré, dans le pronostic posé et dans la stratégie adoptée.

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