Dans les métiers de l’humain, le savoir-aimer est une compétence professionnelle

Dans les métiers de l’humain, le savoir-aimer est une compétence professionnelle

« Car à l’horizon des aléas des amours parentales et familiales que nous n’avons sans doute jamais tout à fait fini de désidéaliser, se dessine l’obligation pour les professionnels de revisiter la nécessité pour tout enfant et adolescent, in fine tout sujet, d’être aimé, fut-ce temporairement, et pas uniquement de ses parents ! … Les professionnels y sont convoqués à une place singulière qui implique leur engagement. » Si je reprends ici ces propos introductifs de Daniel Coum à l’ouvrage collectif Par-delà l’amour et la haine dans les liens familiaux et le travail social c’est parce que, appelé par les cadres pédagogiques de la filière moniteur éducateur de l’IRTESS de Dijon à venir travailler la question de « Ce que être adulte éducateur veut dire ? » cette dimension de l’amour dans la relation d’aide éducative et de soin a été au cœur des échanges. Avec les quelques deux cents élèves moniteurs éducateurs,  Techniciens de l’intervention sociale et familiale (TISF) et professionnels invités (assistants familiaux, éducateurs, assistants sociaux, chefs de service ou directeurs), il a bien évidemment été question tout au long de la journée des tensions de plus en plus fortes entre « profession » et « métier », entre commande sociale et engagement humaniste, entre « faire » et « être » éducateur, et, au final, entre imposture et posture. Au cœur des échanges s’est retrouvé le postulat selon lequel « si la relation d’aide éducative ou de soin a bien pour finalité d’aider une personne dont la trajectoire de vie a été impactée par des événements de nature traumatique à se déplacer par rapport à la mise en scène de ses symptômes (sa manière de signifier une souffrance par un comportement dysfonctionnant), alors la relation d’aide éducative et de soin est forcément une relation d’amour ». Car comme le rappelle Daniel Coum, et comme il en a été question tout au long du colloque de Parentel à Brest dont l’ouvrage cité en référence ci-dessus est la trace, nulle personne, et ce quels que soient son âge et sa singularité, ne peut accéder à la dimension de Sujet d’elle-même si elle ne parvient pas puiser dans le regard aimant d’un autre qu’elle-même la conviction qu’elle peut en toute sécurité prendre le risque de modifier son rapport à elle-même et aux autres sans pour autant se mettre en danger. Or, à l’une des questions posées aux participants avant la rencontre dans l’amphi de l’IRTESS par le biais d’une plateforme Internet, si quasi 100% des réponses affirment que le savoir-aimer est bel et bien une compétence parentale, les avis sont partagés à 50-50 dès lors qu’il s’agit d’en faire une compétence professionnelle.

Bien sûr, les orientations prises ces dernières années en matière de Politiques sociales n’y aident pas. La suppression des savoir-être dans les référentiels métier et de formation, l’injonction faite aux professionnels de ne pas mêler les affects à la relation, tout comme cette recommandation proprement mortifère de se tenir à une « juste distance » dans la relation à l’autre sont autant d’éléments qui sont venus brouiller le sens à être dans les métiers de l’éducation spécialisée ou du travail social. Ainsi à la tribune des 12e Assises nationales de la protection de l’enfance, cet été, la juge pour enfant Sophie Boutier-Véron affirme que les raisons du malaise qui frappe les professionnels de l’enfance n’est pas seulement une crise de moyens mais une crise de sens (journal Libération du 18 novembre 2019). De même que le nombre sans cesse croissant d’institutions qui adressent une demande de soutien aux équipes afin de recouvrer les fondamentaux de la relation est signe du désarroi en cours. A cela s’ajoute le fait que de plus en plus de jeunes passés par la protection de l’enfance osent désormais prendre la parole et viennent témoigner des carences ou au contraires des effets de bienveillance et d’amour vécus durant leur placement. Ce fut notamment le cas aux assises des foyers de l’enfance de l’association Gepso, à Montpellier au mois de novembre. Alors même s’il demeure difficile de parler d’amour dans un cadre professionnel, la chose n’est plus interdite désormais. Sans doute même, et ce de manière paradoxale, le fait que la parole se libère pour dénoncer des pratiques criminogènes commises dans de nombreuses sphères d’activité humaine (l’éducation religieuse, le sport, la culture, etc.),  tels les harcèlements et abus sexuels perpétrés sur des jeunes femmes ou des enfants, sans doute que cette levée des hypocrisies et des complicités lâches fait que le temps est enfin venu d’Oser le verbe aimer en éducation spécialisée et de s’appliquer à faire du savoir-aimer une compétence parentale ou professionnelle (titre de notre contribution à l’ouvrage ci-dessus évoqué).

One Reply to “Dans les métiers de l’humain, le savoir-aimer est une compétence professionnelle”

  1. Pratique professionnelle empathique et politiques publiques ne sont pas antagoniques. La première, si elle est bien relayée, pourra ouvrir le champ des possibles dans une dynamique de parcours et d’innovation ; et ainsi, trouver à plusieurs des solutions prenant en compte les besoins de la personne, mais aussi respecter (dans une certaine mesure) ses souhaits. Le plus important est de s’approprier les opportunités proposées par les politiques publiques pour oser de nouvelles modalités d’accompagnement, d’autant plus dans le secteur de la protection de l’enfance. Certaines expérimentations réussies ne sont pas suffisamment mises en avant. Au delà de l’affect dans la relation éducative, elles se basent sur les potentiels et du regard positif que les professionnels ont pu poser sur la personne. Bien sûr, cela implique de sortir de sa zone de confort. Et de la culture de secteur … Mais aussi une connaissance multisectorielle. Nous sommes alors dans une empathie au service de la personne et s’appuyant sur la dynamique de parcours pour proposer les prestations nécessaires. Séraphin PH a du bon… Et c’est là que le dissensus peut s’avérer positive et permettre de construire des expérimentations réussies.

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