Une protection de l’enfance autre

Une protection de l’enfance autre

Dans son édito intitulé Grandeur et décadence publié dans le numéro 1269 du journal Lien Social (17 au 30 mars 2020), Jacques Trémintin salue l’initiative prise par le conseil départemental du Gard d’inscrire le Service d’adaptation progressive en milieu naturel (SAPMN) dans son dispositif départemental d’aide éducative en milieu ouvert. Une décision prise en 1990 et bien avant que la loi de 2007 mentionne la possibilité de recourir à un tel dispositif. Alors, laissons de côté la polémique sur les moyens qu’évoque à juste raison Jacques Trémintin, et portons l’attention sur la dynamique à la fois intellectuelle et professionnelle ayant permis la réalisation d’un tel dispositif innovant sur le Gard. Les soubassements à la fois théoriques et pratiques de cette aventure ont été relatés par Jean-Pierre Thomasset, éducateur spécialisé, psychologue et psychanalyste, dans un ouvrage intitulé Ces parents qu’on soutient, une protection de l’enfance autre que j’ai eu à la fois l’honneur et le plaisir d’accompagner et d’accueillir dans la collection L’éducation spécialisée au quotidien aux éditions érès. L’ouvrage est structuré en deux parties : la seconde décrit par le détail la création du SAPMN. Elle montre, une fois encore, combien tout dispositif innovant rencontre les doutes, les railleries voire les obstructions de la part de tous ceux qui, par paresse ou par lâcheté, ont toutes les bonnes raisons à ce que rien ne bouge. Cette seconde partie témoigne fort heureusement aussi des appuis rencontrés. Il faudra bien admettre une bonne fois pour toute que dans l’ordre de l’humain la bêtise chemine à part égale avec l’intelligence. Mais lors de la réception du manuscrit et de mes premières rencontres avec Jean-Pierre Thomasset, dans un café place du Capitole à Toulouse, je garde clairement le souvenir de l’impression que m’a faite la première partie de son ouvrage. D’une manière  originale et pertinente, Jean-Pierre Thomasset décrit les quatre formes de discours politiques et donc juridiques qui ont jalonné la protection de l’enfance depuis la contrainte (premier discours) au soutien parental (quatrième discours) avant de parvenir à ce qu’il désigne comme étant une « clinique de la place ».

L’accompagnement à l’édition d’un ouvrage a ceci de particulier qu’il doit nécessairement s’inscrire dans un dialogue à la fois ouvert et confiant. Il s’agit-là d’une banalité pour quiconque s’engage dans les métiers de l’humain mais qui n’est pas toujours simple à mettre en œuvre. Et je garde en mémoire l’exceptionnelle esprit d’ouverture dont à fait preuve Jean-Pierre Thomasset à cette occasion. En effet, toute la première partie de l’ouvrage, essentielle et complexe, représente un enjeu épistémologique et pédagogique de taille puisqu’il s’agit de rendre accessible aux lecteurs, professionnels et étudiants dans les métiers de l’humain, les logiques ayant sous-tendus les politiques sociales et l’adoption successives des cadres juridiques les ayant portées : discours de la contrainte, des affects, du savoir puis du soutien. Cette progression menant à une « clinique autre ».  Je sais combien les professionnels et étudiants sont réticents à se coltiner les savoirs politiques et juridiques en lien avec leurs métiers… il faudra bien parvenir à lever cet obstacle!  Aussi est-ce bien d’épistémologie dans le champ de la protection de l’enfance dont je parle ici, car la pertinence de l’auteur tient autant à sa capacité à repérer ces temps historiques successifs ayant imprégnés la protection de l’enfance que dans l’affirmation forte selon laquelle ces strates composées autant d’idéologies que de technicités ne se succèdent pas mais s’interpénètrent. Tous les passionnés des Sciences humaines et sociale retrouveront-là cette démarche archéologique qu’a su inspirer Michel Foucault.  Et pour ne pas perdre le fil rouge de l’ouvrage afin de le rendre perceptible à quiconque veut aujourd’hui s’employer à retrouver le sens de la protection de l’enfance, il a fallu convaincre l’auteur de tailler dans la profusion des détails produits par son expertise pour dégager et rendre visible le squelette des savoirs ayant permis la création du SAPMN. Aujourd’hui encore, et notamment lorsque je taille les arbres fruitiers, je pense à ce travail d’élagage qui, paradoxalement, vient presque toujours en après coup de l’immense collecte des matériaux, des monceaux de pages brouillonnées, de tous les premiers embryons d’ouvrage.

Tout cela pour dire que si les métiers de l’humain ne sont pas seulement confrontés à une crise de moyens (laquelle je le dit de nouveau est bien réelle et était perceptible dès la fin des années 90) mais que les métiers de l’humain sont confrontés à une véritable crise du sens, alors il devient plus que jamais urgent que l’ensemble des professionnels de l’éducation spécialisée et du travail social renouent avec les ressors à la fois intellectuels et pratiques qui font que les dispositifs d’aide éducative et de soin ne sont pas seulement des machines mais des institutions.  A cette fin, je laisse les derniers mots à Jean-Pierre Thomasset et son évocation d’une clinique autre, d’une clinique de la Place (pp. 123-142) : « Chaque discours a son adresse. Nous l’avons vu, le discours de la contrainte s’adresse à l’individu pour tenter de le mettre au service de l’intérêt collectif ; le discours des affects s’adresse à l’autre avec qui chacun tente en miroir de jouer sa partition privée ; le discours du savoir s’adresse à la personne en lien avec le monde qui l’environne et vise à promouvoir sa bonne adaptation. Le quatrième discours, lui, s’adresse au sujet. »

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