Ce ne sont pas les héros qui manquent… mais le sens

Ce ne sont pas les héros qui manquent… mais le sens

« Mon boulot n’est pas un boulot à la con, un boulot auquel on ne comprend rien ou qu’on peut supprimer sans dommage pour la société. Au contraire. Les boulots à la con ne servent qu’à embrouiller les gens, à les faire consommer davantage. Moi, j’œuvre pour leur bien-être. Je dois être à la hauteur de ne pas me laisser abattre. » Celle qui tient ces propos est un personnage de fiction ; mais comme souvent la fiction en dit bien plus long sur la réalité de l’être humain que la plupart des ouvrages savants.  Ainsi, Rose, l’héroïne de Katherine Pancol dans son dernier roman intitulé Bed Bug, consacre son existence à la recherche fondamentale. Elle est une passionnée de la vie sexuelle des insectes, sans doute parce qu’elle est un miroir tendu à la vie sexuelle de l’espèce humaine, cette variété du vivant qui, dans son habituelle démesure, pense pouvoir faire de la planète un réservoir à sa disposition. Mais revenons aux propos de Rose. Soyons clair, elle n’est pas là pour se la « péter » et imposer l’idée que son métier est meilleur ou plus indispensable qu’un autre ! Au contraire. De part les malheurs qui sont les siens et qu’elle raconte à travers son histoire, elle sait bien qu’il n’y a pas de boulot plus con qu’un autre; excepté lorsque ce boulot est effectué sans conviction, dans la rouille des routines accumulées. Elle sait, et elle le dit, la recherche fondamentale abrite elle aussi des « planqués », de ces planqués d’autant plus viraux que, situés haut dans la hiérarchie, leur seule compétence est de s’approprier les résultats d’autrui. Alors imaginons que Rose eut à courir au balcon pour applaudir telle ou telle catégorie de héros, elle ne le ferait pas pour glorifier telle ou telle profession mais pour encourager toutes celles et ceux qui font de leur présence un sens à être dans leur métier.

Ce qu’a fort bien écrit, Albert Camus, dans une autre fiction, La peste.

« – (le docteur Rieux) Vous avez raison, Rambert, tout à fait raison… Mais il faut cependant que je vous le dise : il ne s’agit pas d’héroïsme dans tout cela. Il s’agit d’honnêteté. C’est une idée qui peut faire rire, mais la seule façon de lutter contre la peste, c’est l’honnêteté.

– Qu’est-ce que l’honnêteté ? dit Rambert, d’un air soudain sérieux.

– Je ne sais pas ce qu’elle est en général. Mais dans tous les cas, je sais qu’elle consiste à faire mon métier. »

A ce stade du récit, les héros du roman La peste de Albert Camus sont dans cet état de fatigue qui laisse dans l’esprit, dans le corps et sur les lèvres ce goût amer d’une « patience sans avenir », comme le dit l’auteur. L’être engagé dans le combat ne sait rien de l’issu de celui-ci ; et parfois même il trépasse avant de la connaître. Les véritables héros sont souvent absents le jour de la victoire. Tandis que pour tous les autres, ceux qui célébreront la fin heureuse dans l’allégresse comme ceux qui exorciseront leur peur par la tenue de tribunaux populaires, il faut seulement espérer qu’ils n’oublieront pas trop vite  ni « ce qu’il avait fallu accomplir… » ni « … malgré leurs déchirements personnels, tous les hommes qui, ne pouvant être des saints et refusant d’admettre les fléaux, s’efforcent cependant d’être des médecins. » Les épidémies se succèdent et n’apprennent rien… le nombre de mort n’y faisant rien. 1000, 10000, 1000000 l’accumulation de zéros ne veut plus rien dire dans une société du spectacle.  Et ce d’autant plus que l’Histoire ne donne pas de leçons… ou alors c’est que l’humain ne sait pas les entendre. Sans doute parce que l’humanité fabrique sa propre histoire au fur et à mesure qu’elle chemine dans l’advenir de ce qui fait le meilleur d’elle-même, en dépit du pire.

A la différence de la vie réelle, les romans ont une fin et il suffit de tourner la dernière page du bouquin pour la connaître. Alors, sans doute y aura-t-il un après à cette pandémie. Sans doute que le scénario de cet après puisera aux éléments déjà connus des scénarios antérieurs… avec le secret espoir qu’il accueille aussi une part d’imprévu. Une part de futur qui se prépare dès à présent, loin des colères et des tumultes.

Katherine Pancol, Bed Bug, éditions Albin Michel, 2019

Albert Camus, 1947, La peste, coll. Folio poche, 1995

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