Au commencement du monde et de l’Homme

Au commencement du monde et de l’Homme

J’ai parcouru les plus de quarante années de ma vie professionnelle d’éducateur, de formateur puis de directeur sans jamais cesser d’être renvoyé d’une manière ou d’une autre à la question des limites ; celles de l’Homme et du monde. De fait, j’ai à peine vingt ans lorsque je suis amené à accompagner Marc dans sa vie quotidienne d’homme adulte ayant subi une ablation d’une partie des lobes frontaux. J’ai encore à peine vingt ans lorsque j’entends les cris obscènes poussés par Roger en même temps qu’il commente ses séances d’électrochocs. Je serai à peine plus âgé lorsque viendra le temps de la rencontre et du cheminement avec ces gamins parfois non désirés à leur naissance, souvent privés du moindre geste affectif ou de la plus petite attention, maltraités voire abusés au point de n’avoir d’autres issues de secours, ou d’autres lignes de fuite comme le dirait le philosophe Gilles Deleuze, que de transgresser les limites pour maintenir un sens à leur existence. Car c’est dans cet au-delà les limites que l’être peut ressentir jusque dans sa chair les frissons d’une toute-puissance recouvrée par le passage à l’acte; recouvrée parce qu’éphémère. Albert Camus, dont l’œuvre n’a cessé de nourrir mes réflexions et travaux tout au long de ma trajectoire d’éduc, fait de la question du suicide la seule qui vaille. Comme si cet acte ultime était le seul moyen de voler à la mort son pouvoir de décider là où l’être humain ne choisit ni son commencement ni sa fin. François Tosquelles, psychiatre catalan et opposant à toute forme de dictature, offrait quant à lui une autre manière de formuler la seule question qui vaille. Il demandait à chacun de savoir à chacune des étapes de sa vie répondre à cette interrogation existentielle : « qu’est-ce que mon « je » fout là ? A l’heure où une véritable crise de civilisation pousse l’humanité à repenser les limites dans son rapport à l’espace et au temps, et à l’heure où cette véritable crise de civilisation entraîne dans son sillage mortifère les métiers de l’humain, il n’est d’autre alternative pour l’humanité que de retrouver la force de sublimer l’avoir par l’être et pour les éducs de renoncer à l’illusion d’« avoir le temps » pour accueillir la possibilité d’ « être le temps ».

Il m’arrive de désespérer de mes contemporains quand je constate la violence avec laquelle ces derniers se disputent pour une affaire de sapin coupé à l’occasion de Noël dont la fonction symbolique par-delà les logiques consuméristes consiste, depuis la nuit des temps, à exorciser les risques et les peurs archaïques consécutifs à tout « passage ». J’entends l’esprit de Nietzsche rire outre-tombe de ces humains décidément trop humains ! Ailleurs et par d’autres canaux d’informations que ceux du 20 heures et de ses gesticulations orchestrées, nous apprenons que la mission Planck est parvenue à transmettre des photos de l’état de notre univers lorsqu’il avait 380 000 ans après le big-bang… alors qu’au même instant et sur terre, à l’instant de la réception de ces mêmes clichés, nous sommes toujours, nous humains, à 13,8 milliards d’année après le big-bang. Cette remontée dans le temps et cette possibilité de faire coïncider sans les confondre des instants aussi radicalement différents que le passé et le présent me fascinent. D’abord parce que, comme tant d’autres exploits scientifiques et technologiques, celui-ci invite l’humanité à beaucoup de fierté et d’humilité à la fois. Puisque, même lorsqu’il parvient au sommet de son art, l’homme demeure tout petit. Cette vérité si flagrante lorsqu’elle est produite par les savoirs émanant des « sciences dures » est tout aussi vraie lorsqu’elle est suscitée par les sciences humaines, si mal qualifiées de « molles » (peut-être, ai-je coutume de me dire, en similitude avec les montres molles peintes par Salvador Dali, autre Catalan). C’est pourtant une même remontée dans le temps de l’existence qu’effectue l’éducateur avec le consentement de la personne accompagnée lorsque celle-ci parvient à se convaincre de pouvoir prendre le risque de se déplacer dans son rapport à elle-même et aux autres sans pour autant craindre de se mettre en danger. Le courage d’aller de l’avant sans renier l’avant. Aussi, « avoir le temps » n’importe-t-il guère dans ce processus de métamorphose de l’être en devenir si l’éducateur ne parvient pas à porter cette réassurance et donc à nourrir cette confiance qui seules, l’une et l’autre ensemble, confèrent de l’épaisseur à la relation d’aide éducative et, au final, le font « être le temps ».

Les limites de l’Homme et du monde, je suis amené à les rencontrer aujourd’hui encore par ma collaboration avec celui que je nomme l’Arnaugraphe.  Educateur et photographe, Arnaud m’a convié à assister au commencement de son projet photographique sur L’autre monde, le monde l’autre. Il s’agit pour lui de réaliser quarante portraits dévisageant l’étranger et la folie.  Il désire m’associer à cette exploration de la différence. Il me demande d’écrire des textes non pas pour commenter des images mais pour soutenir l’au-delà du regard restitué par l’optique. L’album vient de paraître. Je redécouvre ce que j’ai écrit pages 21 et 22 : « Il était parti à la recherche du nombril du monde comme d’autres partent un dimanche à la pêche, sans l’ombre d’un doute, le cœur bien arrimé, l’hameçon par-dessus l’épaule et les deux doigts dans le nez… Trouver l’ombilic du monde c’est être dans le ventre de la création. A l’ombilic du monde, le minéral est transparent comme de l’eau de roche. A l’ombilic du monde, le minéral fantasme l’animal. A l’ombilic du monde, tout est déjà là dans le pas encore là… »  Un putain de travail d’éduc ou de photographe que de saisir du déjà-là dans le pas encore-là ! Ce savoir coïncide avec le rêve que j’ai toujours eu de l’existence d’un nombril du monde. Peut-être que les clichés ramenés par la mission Planck révèleront la forme de cette cicatrice première. Peut-être pas… Je laisse les scientifiques mener leur travail d’exploration et formuler leurs hypothèses. Dans L’œuf des ténèbres, le tome IV de la saga La quête de l’oiseau du temps, Le Tendre et Loisel, les deux auteurs, laissent entendre que le temps des commencements de l’humanité jaillit de l’étreinte sexuelle de l’homme et de la femme, et le renoncement à l’immortalité pour le prix de la jouissance obtenue. « Ils (les Dieux) m’ont voulue immortelle… immortelle autant que vierge » (p.8).  J’affectionne les mythes et les légendes. Ils ne cessent de raconter la même histoire. Ils sont tenaces. Ils survivent aux crises de civilisation ; lesquelles font subir à l’humanité l’épreuve de ses limites.

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