Se taire… un peu, beaucoup, à la folie.

Se taire… un peu, beaucoup, à la folie.

Qu’il est agaçant ce vacarme propagé à partir de la mise en accusation du confinement, de la fermeture des librairies, de la culture et du livre qui ne seraient pas des éléments essentiels de la vie de tous les jours… Cela fait des années que les librairies se meurent dans l’indifférence quasi générale. Cela fait belle lurette que d’aucuns, et parmi eux sans doute quelques-uns des indignés des temps présents, recourent sans scrupule à Amazon pour obtenir immédiatement l’objet de leur convoitise. Je n’ose même pas dire « de leur désir » ! A tel point que les éditeurs, lesquels voient la distribution et les placements d’ouvrage dans les librairies se réduire comme peau de chagrin, intègrent désormais Amazon dans leur stratégie de diffusion. Tout cela est su et parfaitement connu de quiconque s’intéresse un tant soit peu à la vie des livres… Mais tout cela n’empêche pas les discours hypocrites et les rodomontades frisant l’imposture.  Que celui qui n’a jamais commandé un livre sur Amazon ou acheté un livre à la Fnac jette la première pierre à ceux qui ont décidé et proclamé ce confinement ! Je ferme la parenthèse et reviens à l’essentiel. Lire.

« Les premières années d’un être humain résident dans une contrée antérieure aux souvenirs… Le développement de notre personnalité ne se produit pas dans l’isolement, mais en relation avec l’autre. Nous sommes façonnés par des forces invisibles dont nous ne conservons pas le souvenir, à savoir nos parents. » Celui qui parle ainsi se nomme Théo Faber. Psychothérapeute, il est l’un des héros principaux de Dans son silence, le thriller de Alex Michaelides. A l’instant où il parle, c’est-à-dire au tout début de l’ouvrage, il est devant une commission de recrutement du Grove, un service de médecine pénitentiaire sécurisé situé dans le nord de Londres. Le lecteur apprend vite que ce jeune psychothérapeute a pour ambition de sortir Alicia Berenson, autre héroïne principale de l’histoire, du silence dans lequel elle s’est emmurée depuis qu’elle a été convaincue de l’assassinat de son mari. Cinq balles tirées à coup portant dans le visage. Artiste peintre reconnue, l’ultime « parole » formulée par elle, après le meurtre mais avant le procès et l’enfermement en psychiatrie, est un tableau intitulé Alceste, du nom du personnage de la tragédie d’Euripide (438 av. J.C.). L’actrice s’y représente nue, un pinceau à la main d’où goutte une larme sanglante.

L’une des forces du récit d’Alex Michaelides tient à sa capacité à mener son lecteur dans les contrées de la folie… de cette folie ordinaire qui fait que les actes commis sont toujours la conséquence d’autres enfouis. Enfouis si profondément d’ailleurs, qu’il faut, paradoxalement, un détail de l’existence, un événement circonstanciel en quelque sorte, pour les extirper des profondeurs. De là vient la puissance du silence. Les sociétés humaines oublient qu’il faut parfois savoir fermer sa gueule pour pouvoir se faire entendre. C’était vrai du temps d’Euripide ; ça l’est d’autant plus aujourd’hui. Tous les professionnels de l’éducation spécialisés et du soin savent que les symptômes les plus bruyants ne trahissent pas toujours les souffrances les plus grandes. Retranché dans son silence l’être est inexpugnable. Et malheur à celui qui prétend s’attaquer à telle forteresse ; le silence se retourne toujours contre celui qui le brise. Voilà sans doute la plus belle leçon à tirer de cet ouvrage et qui, immanquablement, la dernière page tournée, laisse le lecteur sur le cul.

Fidèle au titre de l’ouvrage, le silence est le principal héros de ce terrible thriller… Terrible, car il en va des romans et de leurs histoires comme des vivants et de leurs trajectoires.

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