Les enfants du désordre

Les enfants du désordre

Dans l’album très réussi signé par Grand Corps malade et intitulé Mesdames, au-delà le titre phare, il faut prêter attention à une très belle chanson intitulée Les enfants du désordre. Elle cause d’un gamin de 12 ans qui « n’est pas malheureux puisqu’il ne cherche pas le bonheur.

A qui la faute s’il n’a pas les mêmes chances qu’ailleurs
La faute à sa cité, la faute à pas d’chance
La faute au manque d’argent, la faute à la France

La faute au manque d’illusion, au fatalisme rampant
La faute à l’état français qui ferme les yeux depuis trente ans
La faute au manque d’horizon, la faute aux grilles tout autour
Au manque de considération, la faute au manque d’amour
(oh oh oh).

Au manque d’amour. »

Ce 14 janvier, je prendrai le temps de faire écouter cette chanson et de faire lire les paroles à une équipe de professionnels engagés dans une formation et un cycle d’interventions ; je le ferai pour, à la fois, retrouver les fondamentaux de la relation éducative, et renouer avec le savoir-faire équipe. Ce n’est pas la première fois que je suis sollicité par une institution pour accompagner ce type de travail et, trop naïf sans doute, je demeure à chaque fois sidéré par la concordance entre la perte du sens à « être éduc » et les difficultés à faire équipe. Bien sûr, et dans la poursuite des travaux entrepris avec la publication de Oser le verbe aimer en éducation spécialisée, de toutes les fautes évoquées par le texte de Grand corps malade, je retiendrai celle du « manque d’amour ». Je ne cesse de l’écrire et de le répéter, il y a urgence à faire du savoir-aimer une compétence à la fois parentale et professionnelle. Or tant que le mot demeurera vulgaire parce que trop vulgarisé, ou tant que le mot paraîtra obscène parce que trop abusé, l’accès au savoir aimer se heurtera immanquablement à un obstacle épistémologique de taille.  Et puis, outre la référence à l’amour, de la chanson de Grand corps malade, je veux retenir aussi, et peut-être surtout, le titre : les enfants du désordre. Je crois l’auteur trop cinéphile pour ne pas y lire un message adressé à tous les professionnels. Les enfants du désordre est le titre d’un film réalisé en 1989 par Yannick Bellon avec, dans les rôles principaux, Emmanuelle Béart et Robert Hossein (une occasion supplémentaire de rendre un hommage à celui qui vient de quitter à jamais la scène des vivants). Le film raconte la tentative de réinsertion par le théâtre d’une jeune détenue tout juste libérée de prison. Educateur, j’étais allé voir le film au cinéma ; j’ai vu et lu alors dans cet éloge de l’engagement de soi dans la relation comme le chant du cygne de toute une profession désormais aliénée à une technocratie pour laquelle la « juste distance » devenait le paradigme de toute organisation efficace. 1989… c’était le temps d’une certaine gauche au pouvoir. C’était le temps de la célébration du bicentenaire de la révolution française. C’était l’année de la chute du mur de Berlin, aussi, et pour certains déjà, dont Francis Fukuyama, la preuve de « la fin de l’histoire » (son article fera le tour du monde des médias) et du triomphe du libertarisme (plus communément appelé néolibéralisme). L’article sera suivi de la parution d’un essai au titre prémonitoire : « la fin de l’homme ».

Alors, tout au long du trajet de retour d’un nouvel an déconfiné passé avec enfants et petit-enfants, j’ai écouté en boucle « les enfants du désordre » voulant y entendre la voix et y percevoir la voie d’un retour au sens de ce que « être éducateur » veut dire.

One Reply to “Les enfants du désordre”

  1. L’amour, le don de soi, l’amitié professionnel. Sans structure dans laquelle le donner, on peut avoir peur de se perdre. Une structure dedans et une structure dehors: le fond et la forme. Qui je suis et là où je travaille.
    Mon impression, je suis arrivée en France à 37 ans et ai maintenant 61 ans, est qu’on n’échange pas assez sur ce qui nous touche, tout au long de la vie d’ailleurs et qu’ainsi beaucoup de blessures restent ouvertes. Résultat : on ne peut pas être soi-même et alors il est difficile de se donner et d’aimer.

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