L’âme du manager

L’âme du manager

vertueuse introspection, par Justine Canonne

Quiconque tenterait la périlleuse aventure de réfléchir sur l’âme ou ne serait-ce que d’en évoquer le terme dans un écrit ou dans un discours public s’exposerait d’emblée à devenir la cible de multiples railleries voire même, par les effets délétères de ce qu’il est devenu commun d’appeler les « réseaux sociaux », à subir la vindicte des plus enragés. A l’heure où l’inculture et la haine favorisent tous les amalgames, oser se penser une âme équivaut tout bonnement à se mettre en danger. En France surtout, soulignait déjà François Cheng, écrivain et membre de l’Académie française, dans un superbe traité intitulé De l’âme publié chez Albin Michel en 2016. « En France. Ce coin de terre censé être le plus tolérant et le plus libre, où il règne néanmoins comme une « terreur » intellectuelle, visualisée par le ricanement voltairien. Elle tente d’oblitérer, au nom de l’esprit, en sa compréhension la plus étroite, toute idée de l’âme… » (De l’âme, p.11) En France certes, et dans le champ de l’action sociale et de la solidarité plus encore ! Comme si le déni de l’âme, cette part incontournable de l’humain de l’homme, devenait le seul moyen d’exorciser une longue proximité de la solidarité avec la charité et de solder à bon compte l’ancrage religieux de la plupart des métiers de l’humain. Effacer l’histoire pour favoriser l’obscurantisme est la stratégie déployée en ces temps de crise sociétale, où « laïcité » se confond avec « intolérance » et où les extrêmes jouent de la terreur pour imposer leurs dogmes. En ces circonstances, difficile d’imaginer possible de parler de l’âme.

Aussi qu’elle ne fut pas ma surprise, mieux encore, qu’elle ne fut pas mon heureuse surprise de lire dans la page Horizons du numéro 193 du mensuel Direction[s] ce propos de Philippe Gaudon, ex-directeur général et désormais délégué général du cabinet de conseils Efects : « Le travail introspectif permet de révéler à soi-même ses propres évolutions : c’est une bonne gymnastique de l’âme, qui empêche de s’emprisonner dans la croyance d’un moi immuable. » Voilà une proposition qui vient renverser trente années d’un discours dominant imposant l’idée qu’au « je » libre et critique dans les options que prend toute personne responsable d’elle-même et des autres doit venir se substituer un panel de recommandations de bonnes pratiques, de procédures ou de protocoles, de référentiels et autres codes, règles ou règlements qu’édictent de manière compulsive une entité sans identité. Voilà trente année qu’un discours dominant donne à croire qu’au « moi » humain doit venir se substituer un « sur-moi » machinique ; exit dès lors le temps de l’introspection et de l’agir en son « âme et conscience » pour toute une technocratie faisant du machinement des organisations le paradigme de toute forme d’efficacité et de productivité. Dans sa réflexion sur « L’usage des plaisirs », le philosophe Michel Foucault vient rappeler que la diététique (ou la maîtrise des excès), laquelle étant pensée et agie comme une technique au service d’une esthétique de l’existence, ne s’impose pas à l’être de l’extérieur, au même titre qu’une morale, mais s’élabore en son intérieur (L’usage des plaisirs, p.121). Et voilà qu’un article intitulé « vertueuse introspection » nous ramène à l’essentiel de ce qu’est l’essence de la gouvernance (ou du management), qu’elle soit direction de soi ou direction des autres ; à savoir un accord minimal entre les valeurs, lesquelles fondent l’appartenance de soi à la communauté humaine, et les actes, lesquels régissent l’organisation de cette même communauté humaine.  C’est à partir de l’accord des valeurs et des actes que peuvent se penser le beau et le vrai, le juste et le désirable… en clair, que peut se penser l’âme.

Alors, comment ne pas souscrire aux propos de Jean-Claude Bernardat, ancien directeur d’établissement public lorsqu’il affirme : « Dans mon activité de directeur, je prenais de manière préconsciente chaque décision importante au regard de certains principes issus de mes valeurs, de mon développement personnel et professionnel – parmi lesquels le respect de l’humain en toutes circonstances, la recherche du consensus plutôt que du conflit, l’intérêt général avant les intérêts particuliers » (Direction[s], art. cité). Aussi, et pour que la réflexion se poursuivre, me semble-t-il bon de conclure au regard de cet article que tous les managers n’ont pas vendu leur âme à ce diable de libertarisme (néolibéralisme) régnant en maître sur un monde en passe d’être totalement dérégulé. De même qu’il me semble soudain possible de croire qu’au cœur de cette crise de civilisation n’ayant de cesse d’ébranler les structures de toutes les institutions humaines, il semble encore possible de revenir à l’âme qui les a fait naître et qui les fait être.

4 Replies to “L’âme du manager”

  1. Je vois aussi une forme de ricanement caricatural dans votre post, à l’égard des « gestionnaires » perdus dans leur procédure. Je vous l’écris car j’ai vécu ce procès un peu facile, jadis, alors que je m’inscrivais dans la droite ligne de Jean-Claude Bernardat que je ne connais pas, mais qui dit si bien les choses. Meilleurs vœux à vous.

    1. J’entends de l’amertume dans votre propos, sans doute au regard d’une expérience vécue. Et je crois pouvoir la comprendre pour avoir exercer pendant sept ans des fonctions de direction. Mais vous avez raison à propos de mon « ricanement caricatural » à l’adresse d’une technocratie ayant participé volontairement au machinement des institutions sous prétexte d’une plus grande efficacité et productivité. Je me souviendrais toute ma vie de l’effet de sidération produit sur moi par la conférence de l’un de ces technocrates du secteur de la santé venant nous expliquer (une assistance essentiellement composée de responsables de direction), selon une modélisation née de l’application de la cybernétique aux théories des organisations, les logiques binaires procédant à toutes décisions, quel que soit le niveau où elles interviennent, et les boucles de feed-back à opérer en cas de dysfonctionnement. Hallucinant! L’espace de ce message est trop bref, pour entrer dans le détail. Bref, aujourd’hui, nous constatons tous les dégâts opérés par ce type d’injonction venant de « hautes autorités » décidant en lieu et place des professionnels et des responsables de proximité. La réponse sanitaire à la crise de la Covid 19 en est un parfait exemple en maints circonstances… là aussi, il faudrait être plus nuancé que ce que je suis entrain de dire. Quoi qu’il en soit, merci pour votre contribution.

  2. L’âme, le style ou même ce que l’on peut parfois nommer l’instinct ou le feeling pour paraître plus moderne, reste l’ossature de notre identité professionnelle. En connaître les forces et les faiblesses permet d’agir en fonction du contexte, avec les atouts à disposition ou avec les contraintes qui s’imposent à nous. Je pense que c’est un équilibre difficile à trouver car en mouvement permanent. Difficile mais nécessaire pour être à la fois en phase avec soi et les actes qui nous définissent.
    S’engager sur ce chemin est salutaire mais parfois éprouvant, il demande à être endurant et humble envers soi et le monde qui nous entoure.
    Merci pour ce texte qui met en mot ce que je m’efforce de faire reconnaître depuis plusieurs années à chaque fois là où on me permets d’agir.

    1. Merci pour votre contribution et la possibilité d’avancer dans la réflexion. Mes travaux de recherche me conduisent à devoir distinguer « l’âme » et « l’instinct », même si dans leurs conséquences pratiques (dimension praxéologique) les deux termes partagent une grande proximité. Votre propos final vient rappeler la complexité de ce que gouverner (diriger, manager) veut dire… Il est de bon ton de « prendre pour cible » les managers, et de dire, parce qu’ils auraient assumer ses fonctions, il leur appartient, et il leur appartient à eux seuls, de faire en sorte qu’une institution fonctionne. Même si dans le même temps, tout le monde s’accorde sur le fait qu’il faut un peu plus de « démocratie » dans le monde du travail, et donc une implication responsable de tous les acteurs… Encore une fois merci.

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