{"id":1074,"date":"2020-04-28T16:00:35","date_gmt":"2020-04-28T14:00:35","guid":{"rendered":"http:\/\/philippe-gaberan.com\/?p=1074"},"modified":"2020-04-28T16:00:35","modified_gmt":"2020-04-28T14:00:35","slug":"il-ny-a-pas-de-metier-sans-memoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/philippe-gaberan.com\/index.php\/2020\/04\/28\/il-ny-a-pas-de-metier-sans-memoire\/","title":{"rendered":"Il n&rsquo;y a pas de m\u00e9tier sans m\u00e9moire"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"alignleft size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"180\" height=\"182\" src=\"http:\/\/philippe-gaberan.com\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Jean-Cartry-LS.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1076\"\/><figcaption>Jean Cartry<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Il est impossible de cheminer c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te et plume contre\nplume durant plus de vingt ans sans que, la mort ayant emport\u00e9 un compagnon d\u2019\u00e9criture,\nle vide laiss\u00e9 ne vienne r\u00e9activer les souvenirs et le sentiment de solitude.\nAvec Jean Cartry, chacun sous nos pseudonymes respectifs, lui Servin et moi\nBargane, nous donnions rendez-vous chaque jeudi aux lecteurs de <em>Lien Social<\/em>\npour partager avec eux le fruit de nos d\u00e9ambulations intellectuelles sur nos\nv\u00e9cus d\u2019\u00e9duc. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque o\u00f9, pour ainsi dire, nous conceptualisions notre\nm\u00e9tier \u00e0 la verticale d\u2019une feuille de papier journal. Et le temps a fini par tisser\nau fil de nos chroniques une connivence que rien n\u2019efface, m\u00eame pas l\u2019absence.\nNous ne savions jamais ce que l\u2019autre allait \u00e9crire jusqu\u2019au moment de le\nd\u00e9couvrir avec l\u2019arriv\u00e9e du dernier num\u00e9ro&nbsp;; de sorte que maintes fois\nnous nous sommes alors appel\u00e9s au t\u00e9l\u00e9phone, \u00e0 la fois surpris et heureux, tend\nla convergence des propos \u00e9tait forte. Nous ne partagions pas tout \u00e0 fait les\nm\u00eames champs th\u00e9oriques de r\u00e9f\u00e9rence&nbsp;; \u00e0 lui son immense culture psychanalytique,\n\u00e0 moi mes balbutiements philosophiques. Mais au moins \u00e9tions-nous, lui et moi,\ns\u00fbrs d\u2019une chose&nbsp;: les personnes accompagn\u00e9es n\u00e9cessitent la pr\u00e9sence aupr\u00e8s\nd\u2019eux, et au plus pr\u00e8s d\u2019eux, d\u2019adultes capables de mobiliser \u00e0 la fois un haut\nniveau de connaissance th\u00e9orique et une solide exp\u00e9rience pratique. Parce que\nce n\u2019est pas simple que d\u2019\u00eatre \u00e9ducateur sp\u00e9cialis\u00e9&nbsp;; ce n\u2019est pas simple\nque de faire surgir de dessous la banalit\u00e9 des actions produites au quotidien la\ncomplexit\u00e9 de l\u2019advenir \u00e0 soi d\u2019une personne en tant que Sujet d\u2019elle-m\u00eame. Et\nsi, que l\u2019on soit parent ou ami peu importe, accompagner une personne dans sa\ntrajectoire du grandir ou du se grandir est d\u00e9j\u00e0 en soi une t\u00e2che compliqu\u00e9e, alors\naccompagner une personne dont la trajectoire de vie a \u00e9t\u00e9 impact\u00e9e et souvent\nde mani\u00e8re pr\u00e9coce par des \u00e9v\u00e9nements de nature traumatiques frise \u00e0 l\u2019impossible\nm\u00e9tier. <\/p>\n\n\n\n<p>A la fois p\u00e8re et \u00e9ducateur sp\u00e9cialis\u00e9, Jean Cartry savait par exp\u00e9rience que nul n\u2019attrape des mouches avec du vinaigre, comme dit le dicton. Il savait bien que ces \u00ab\u00a0graines de crapules\u00a0\u00bb que sa femme et lui accueillaient au sein de leur famille au nom de la protection de l\u2019enfance exigeaient ce m\u00eame niveau d\u2019affection dont a besoin tout enfant pour se sentir autoris\u00e9 \u00e0 prendre les risques n\u00e9cessaires au grandir sans pour autant craindre de se mettre en danger. Pour s\u2019en convaincre, il suffit de relire ses <em>Petites chroniques d\u2019une famille d\u2019accueil<\/em> ou son <em>Journal du soir d\u2019un \u00e9ducateur<\/em>. Alors bien s\u00fbr que l\u2019amour ne suffit pas pour \u00e9lever un enfant\u00a0! Pour \u00eatre all\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole de Fran\u00e7oise Dolto, il ne pouvait pas m\u00e9conna\u00eetre une telle v\u00e9rit\u00e9. Tout comme il \u00e9tait suffisamment lucide pour conna\u00eetre et reconna\u00eetre tous les crimes commis au nom de l\u2019amour\u00a0; mais il n\u2019ignorait pas non plus comment le fait de taire cette part d\u2019ombre de la relation \u00e9tait la pire mani\u00e8re de les entretenir. Son dialogue avec Paul Fustier t\u00e9moigne de la n\u00e9cessit\u00e9 de mettre au travail cette tension entre le don de soi et l\u2019agir professionnel. S\u2019il y aurait une distance \u00e0 instaurer dans la relation \u00e9ducative, serait-elle-m\u00eame une \u00ab\u00a0juste distance\u00a0\u00bb, celle-ci ne serait pas entre soi et l\u2019autre, l\u2019adulte \u00e9ducateur et la personne accompagn\u00e9e, mais entre soi et soi, entre le moi professionnel et le moi personnel de l\u2019adulte \u00e9ducateur. Alors, serait-il encore l\u00e0 et serions-nous encore en train de discuter ensemble, que Jean Cartry me rappellerait sans doute ce mot de Jacques Lacan selon lequel le transfert c\u2019est de l\u2019amour. Certes\u00a0! Mais, en vieux compagnon de chroniques, je lui r\u00e9torquerais alors que si le transfert est de l\u2019amour, l\u2019amour dans la relation \u00e9ducative n\u2019est pas le transfert. Tout comme la relation \u00e9ducative n\u2019est pas la cure. \u00a0L\u00e0, Jean se cabrerait. Il admettrait mais nuancerait. Il engagerait la \u00ab\u00a0disputatio\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019\u00e9change des arguments. Et c\u2019est bien cela qui me manque le plus\u00a0!<\/p>\n\n\n\n<p>En ces temps troubl\u00e9s o\u00f9 la parole scientifique peine \u00e0 faire autorit\u00e9, la multiplication des discours dogmatiques ne peut pas venir combler la carence de d\u00e9bats. Tout comme la juxtaposition sans fin des opinions ne vaudra jamais le partage d\u2019une id\u00e9e. S\u2019il ne manque pas d\u2019individus aujourd\u2019hui pour donner de la voix et faire du bruit sur les canaux m\u00e9diatiques, il est en revanche peu de personnes suffisamment sens\u00e9es pour admettre que dans le champ de la raison l\u2019incertitude a toujours fait loi, et pour faire rempart face \u00e0 la fascination des extr\u00eames. Jean Cartry avait certes ses coups de gueule et parfois ses intransigeances mais il avait aussi l\u2019intelligence des \u00e9quilibres. Et le m\u00e9tier d\u2019\u00e9duc n\u2019est pas suffisamment riche de r\u00e9flexions commises par l\u2019un des siens pour passer l\u2019\u0153uvre et la m\u00e9moire de ce dernier par pertes et profits.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Les ouvrages de Jean Cartry sont essentiellement publi\u00e9s chez Dunod<\/em><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est impossible de cheminer c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te et plume contre plume durant plus de vingt ans sans que, la mort ayant emport\u00e9 un compagnon d\u2019\u00e9criture, le vide laiss\u00e9 ne vienne r\u00e9activer les souvenirs et le sentiment de solitude. 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