{"id":2502,"date":"2024-07-26T12:05:14","date_gmt":"2024-07-26T10:05:14","guid":{"rendered":"https:\/\/philippe-gaberan.com\/?p=2502"},"modified":"2024-07-26T12:05:14","modified_gmt":"2024-07-26T10:05:14","slug":"la-mort-dun-schizophrene","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/philippe-gaberan.com\/index.php\/2024\/07\/26\/la-mort-dun-schizophrene\/","title":{"rendered":"La mort d&rsquo;un schizophr\u00e8ne"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-constrained wp-block-group-is-layout-constrained\">\n<div class=\"wp-block-media-text is-stacked-on-mobile\" style=\"grid-template-columns:39% auto\"><figure class=\"wp-block-media-text__media\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"http:\/\/philippe-gaberan.com\/wp-content\/uploads\/2024\/07\/perpignan-mai-2024-1024x768.jpg\" alt=\"Perpignan Mai 2024\" class=\"wp-image-2504 size-full\"\/><\/figure><div class=\"wp-block-media-text__content\">\n<p class=\"has-small-font-size\">Pierre ne voulait pas mourir\u2026 et il ne voulait pas gu\u00e9rir non plus. Il ne voulait pas mourir parce que ce cancer de la vessie qui lui avait \u00e9t\u00e9 diagnostiqu\u00e9 quelques six mois auparavant n\u2019\u00e9tait pas, dans sa logique \u00e0 lui, une maladie mais une injustice suppl\u00e9mentaire dans sa trajectoire de vie chaotique. \u00ab\u00a0Peut-\u00eatre que ce monde ne veut pas de moi\u00a0!\u00a0\u00bb, me confia-t-il dans les derniers jours de la fin de sa vie.<\/p>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Et il ne voulait pas gu\u00e9rir parce que, \u00e0 la diff\u00e9rence de tant d\u2019autres, il ne voyait pas dans ce crabe qui le bouffait par les tripes un objet \u00e0 combattre. Que cet Alien qui le faisait se tordre de douleur, malgr\u00e9 la morphine, n\u2019\u00e9tait pas un ennemi surgi du dehors. Que ce qui venait l\u2019\u00e9treindre \u00e9tait l\u2019un de ces alli\u00e9s venant du dedans confirmer que sa place \u00e0 lui, depuis toujours assign\u00e9e, \u00e9tait celle d\u2019un faible, d\u2019un rat\u00e9 ou d\u2019un b\u00e2tard. Autant de substantifs surgissant brusquement au d\u00e9tour d\u2019une discussion jusque-l\u00e0 extr\u00eamement coh\u00e9rente et pertinente, comme si son d\u00e9lire parano\u00efaque venait soudain le rappeler \u00e0 bon ordre.\u00a0 <em>\u00ab\u00a0Toi, si tu es pourchass\u00e9 par un malfaiteur, tu as toujours la possibilit\u00e9 de courir te mettre \u00e0 l\u2019abri. Moi, je ne le peux pas. Le malfaiteur est dans mon cerveau et je ne peux m\u2019enfuir\u2026 Alors il me reste que les pages des po\u00e8tes.\u00a0\u00bb<\/em> (Le roitelet, p.121) Pierre ne voulait pas mourir mais il ne voulait pas gu\u00e9rir non plus\u2026 une telle attitude laissa d\u00e9sempar\u00e9s les professionnels du donner et du prendre soin qui, malgr\u00e9 cela, l\u2019assist\u00e8rent jusqu\u2019au bout avec beaucoup de bienveillance. A la toute fin, rentr\u00e9 chez lui apr\u00e8s des semaines d\u2019hospitalisation, il s\u2019est suicid\u00e9 \u00e0 la cigarette. Son ultime plaisir, sa seule compagne. Si cette soci\u00e9t\u00e9 se veut \u00eatre \u00ab\u00a0inclusive\u00a0\u00bb, alors il va lui falloir apprendre \u00e0 apprivoiser ces paradoxes qui font la singularit\u00e9 des \u00eatres hors normes. Au lieu de cela, il est commun d\u2019entendre dire aujourd\u2019hui que puisque toutes les personnes sont diff\u00e9rentes alors la diff\u00e9rence n\u2019existe plus. Ce sophisme de l\u2019\u00e8re postmoderne ne fait rien d\u2019autre que le lit de l\u2019indiff\u00e9rence.<\/p>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">De la m\u00eame mani\u00e8re, j\u2019entends dire et je vois \u00e9crit ici ou l\u00e0 qu\u2019il faudrait exclure le terme schizophr\u00e8ne du langage courant d\u00e8s lors que le terme, manipul\u00e9 par la peur souvent et la haine parfois, serait source d\u2019incompr\u00e9hension voire de malveillance. Je vois bien, l\u00e0, une autre signature de ces temps pr\u00e9sents qui veulent rendre les mots responsables de l\u2019intention de ceux qui les prononcent. Incongruit\u00e9 de cette soci\u00e9t\u00e9 inclusive qui se d\u00e9clarerait pr\u00eate \u00e0 accueillir l\u2019autre, \u00e0 condition que l\u2019essentiel demeure masqu\u00e9 ou non-dit\u00a0! Pierre se riait des mots mais, par-dessus-tout, il craignait la m\u00e9chancet\u00e9. Victor Hugo en la Pl\u00e9iade fut sa bible des derniers jours\u2026 et Baudelaire bien s\u00fbr, son compagnon de toujours, dont il aimait \u00e0 r\u00e9citer les vers\u2026 du moins tant qu\u2019il resta lucide en d\u00e9pit de sa folie. <em>\u00ab\u00a0La po\u00e9sie n\u2019est pas un genre litt\u00e9raire, elle est l\u2019exp\u00e9rience de la vie par l\u2019esprit, le pressentiment aveuglant que l\u2019existence m\u00eame la plus fragile, la plus diminu\u00e9e ou la plus impuissante vaut la peine qu\u2019on s\u2019y int\u00e9resse vraiment.\u00a0\u00bb<\/em> (Le roitelet, p.168) Les soci\u00e9t\u00e9s contemporaines ont raison d\u2019\u00eatre fi\u00e8res de tout le savoir accumul\u00e9\u00a0; la connaissance restant la meilleure voie d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la raison. Toutefois, il reste un long chemin \u00e0 parcourir avant que de pr\u00e9tendre savoir ce qu\u2019est la maladie mentale et de savoir d\u00e9crypter les tourments des \u00eatres par elle habit\u00e9s. Parce que nourri durant des ann\u00e9es aux anxiolytiques, aux anti hallucinatoires et autres substances annexes, les soignants des derniers instants ne sont pas parvenus, malgr\u00e9 leur professionnalisme et leur bonne volont\u00e9, \u00e0 apaiser les souffrances de Pierre et lui permettre de vivre une fin sereine. La famille et les m\u00e9decins \u00e9taient d\u2019accord pour renoncer \u00e0 toute forme d\u2019acharnement th\u00e9rapeutique et favoriser la pr\u00e9sence des proches au moment ultime. Pierre sans doute en d\u00e9cida autrement\u00a0: \u00ab\u00a0Ce qui adviendra apr\u00e8s, j\u2019en ai rien \u00e0 foutre\u00a0!\u00a0\u00bb nous avait-il dit peu de temps auparavant. J\u2019\u00e9tais dans le train entre chez moi et l\u2019h\u00f4pital, et \u00e0 quinze minutes d\u2019\u00eatre aupr\u00e8s de son lit quant un coup de fil m\u2019annon\u00e7a qu\u2019il \u00e9tait \u00ab\u00a0parti\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">M\u00eame si l\u2019id\u00e9e trottait dans ma t\u00eate depuis quelques temps, je ne me serais pas d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 \u00e9crire et surtout \u00e0 publier ce texte impudique si Olivier Baud, un ami et ex-directeur g\u00e9n\u00e9ral d\u2019une grande association de protection de l\u2019enfance en Suisse, ne m\u2019avait recommand\u00e9 la lecture d\u2019un court essai de Jean-Fran\u00e7ois Beauchemin intitul\u00e9 <em>Le Roitelet<\/em>. Le mot \u00ab\u00a0roitelet\u00a0\u00bb d\u00e9signe \u00e0 la fois un oiseau fragile et un roi sans grand pouvoir r\u00e9gnant sur un pays sans prestige, rappelle l\u2019auteur (p.18). Pierre \u00e9tait \u00e0 la fois un dr\u00f4le d\u2019oiseau et l\u2019enfant-roi d\u2019un pays imaginaire. Il \u00e9chappait \u00e0 la norme. Obnubil\u00e9es par l\u2019id\u00e9e d\u2019un contr\u00f4le sur les organisations et d\u2019une ma\u00eetrise de leur fonctionnement, nos soci\u00e9t\u00e9s s\u2019obstinent \u00e0 vouloir renoncer \u00e0 l\u2019humain\u2026 trop impr\u00e9visible et donc principal facteur \u00e0 risque au sein d\u2019une entreprise. C\u2019est ainsi qu\u2019il fut d\u00e9cid\u00e9 d\u2019exclure les savoir-\u00eatre des r\u00e9f\u00e9rentiels m\u00e9tier et de formation des m\u00e9tiers de l\u2019\u00e9ducation sp\u00e9cialis\u00e9e (revue Empan, n\u00b095)\u00a0; alors que partout ailleurs, venant bousculer l\u2019id\u00e9ologie libertarienne et les th\u00e9ories de la cybern\u00e9tique appliqu\u00e9e aux organisations, il n\u2019est plus question que des \u00ab\u00a0soft skills\u00a0\u00bb. Ce qui est d\u00e9sormais nomm\u00e9 \u00ab\u00a0travail social\u00a0\u00bb ou encore \u00ab\u00a0intervention sociale\u00a0\u00bb a vendu son \u00e2me au diable \u00e0 vouloir substituer l\u2019\u00e9vidence du citoyen \u00e0 la complexit\u00e9 de l\u2019humain ; la faute sans doute \u00e0 Jean-Jacques Rousseau pour qui, entre former un homme et former un citoyen, il fallait choisir. Avec lui, elles ont choisi le citoyen. Faut-il alors s\u2019\u00e9tonner que le mot \u00ab\u00a0autod\u00e9termination\u00a0\u00bb (le terme venant remplacer celui d\u00e9sormais obsol\u00e8te d\u2019autonomie) devienne le synonyme de conformation au plus grand nombre\u00a0? A son fr\u00e8re et \u00e0 son patron qui, sans remettre en cause ses comp\u00e9tences av\u00e9r\u00e9es, exig\u00e8rent qu\u2019il porte une tenue vestimentaire \u00ab\u00a0correcte\u00a0\u00bb sur son lieu de travail (une p\u00e9pini\u00e8re), le roitelet r\u00e9pond\u00a0: <em>\u00ab\u00a0S\u2019il me faut absolument \u00eatre un autre que moi-m\u00eame\u2026, c\u2019est \u00e0 toi (le fr\u00e8re) que je veux ressembler.\u00a0\u00bb<\/em> (Le roitelet p.141)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Par-del\u00e0 les discours de bonne intention (notamment sur les droits de l\u2019homme) et si elle souhaite v\u00e9ritablement advenir \u00e0 elle-m\u00eame, alors la soci\u00e9t\u00e9 inclusive se doit de relever deux d\u00e9fis. Le premier est de savoir accueillir la singularit\u00e9 de chaque trajectoire de vie surgissant de dessous l\u2019universalit\u00e9 d\u2019un devenir humain. Pour cela, elle doit renoncer \u00e0 l\u2019uniformisation des comportements par le biais de normes, des r\u00e9f\u00e9rentiels, des protocoles et autres recommandations de bonnes pratiques. En clair, elle ne doit pas avoir peur de la \u00ab\u00a0diversit\u00e9\u00a0\u00bb et entrer de plein pied dans une d\u00e9marche \u00e9cosophique. Le deuxi\u00e8me d\u00e9fi \u00e0 relever est celui de renoncer \u00e0 sacrifier la subjectivit\u00e9 de toute relation sous pr\u00e9texte d\u2019atteindre \u00e0 l\u2019objectivit\u00e9 d\u2019une prise en charge. Sera inclusive la soci\u00e9t\u00e9 qui ne renoncera pas \u00e0 l\u2019imaginaire sous pr\u00e9texte d\u2019un ancrage dans le rationnel. Seront inclusives les \u00e9quipes \u00e9ducatives ou soignantes qui sauront tisser ensemble la subjectivit\u00e9 et l\u2019objectivit\u00e9\u00a0; si la rencontre entre la personne accueillie dans sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 et l\u2019adulte \u00e9ducateur ou soignant est forc\u00e9ment subjective, le rendre compte de cette relation \u00e0 une \u00e9quipe et une institution est n\u00e9cessairement objectif. C\u2019est ce tuilage de l\u2019un et de l\u2019autre qui fait la qualit\u00e9 d\u2019une pr\u00e9sence \u00e9ducative ou soignante\u2026 Pierre ne voulait pas mourir mais il ne voulait pas gu\u00e9rir non plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Jean-Fran\u00e7ois Beauchemin, Le roitelet, coll. Folio, ed. Gallimard, 2023<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Revue Empan n\u00b095, <a href=\"https:\/\/www.editions-eres.com\/ouvrage\/3378\/les-travailleurs-sociaux-entre-certification-et-professionnalisation-une-formation-impossible\">Les travailleurs sociaux entre certification et professionnalisation\u2026 une formation impossible ? &#8211; Empan Num\u00e9ro 95 &#8211; Revue trimestrielle (editions-eres.com)<\/a><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pierre ne voulait pas mourir\u2026 et il ne voulait pas gu\u00e9rir non plus. 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