{"id":469,"date":"2018-05-03T14:26:07","date_gmt":"2018-05-03T12:26:07","guid":{"rendered":"http:\/\/philippe-gaberan.com\/?p=469"},"modified":"2018-05-03T14:47:09","modified_gmt":"2018-05-03T12:47:09","slug":"chroniques-dun-educateur-devenu-usager","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/philippe-gaberan.com\/index.php\/2018\/05\/03\/chroniques-dun-educateur-devenu-usager\/","title":{"rendered":"Chroniques d&rsquo;un \u00e9ducateur devenu usager"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-471 alignleft\" src=\"http:\/\/philippe-gaberan.com\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/20180503_1337501-e1525347622350-225x300.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/philippe-gaberan.com\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/20180503_1337501-e1525347622350-225x300.jpg 225w, https:\/\/philippe-gaberan.com\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/20180503_1337501-e1525347622350-768x1024.jpg 768w, https:\/\/philippe-gaberan.com\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/20180503_1337501-e1525347622350-203x270.jpg 203w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/>Je vais \u00eatre assez critique \u00e0 l\u2019\u00e9gard de cet ouvrage dont, malgr\u00e9 tout, une forme d\u2019excellence tient dans la fa\u00e7on qu\u2019il a de penser l\u2019exercice du pouvoir ainsi que le rapport de la distinction et du m\u00eame dans les m\u00e9tiers de la relation d\u2019aide sociale, \u00e9ducative et de soin. \u00a0Critique car il me faut d\u2019abord revenir sur le titre\u00a0et pr\u00e9ciser que l\u2019\u00e9ducateur en question, l\u2019auteur donc, n\u2019est pas \u00ab\u00a0devenu usager\u00a0\u00bb&#8230; il l\u2019\u00e9tait avant m\u00eame de devenir \u00e9ducateur ! Cette part de lui-m\u00eame \u00e9tait tenue refoul\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 ce que, et selon ses propres mots, la rencontre avec le public adolescent vienne r\u00e9activer une <em>\u00ab\u00a0enfance encore en indigestion\u00a0\u00bb<\/em> (p.64). C\u2019est donc un \u00eatre ab\u00eem\u00e9 qui \u00e9crit et porte ses maux \u00e0 bout de plume\u00a0; c\u2019est un \u00eatre qui, m\u00eame au terme de son propos, se dit encore <em>\u00ab\u00a0individu hybride. Mi-\u00e9ducateur, mi-usager\u00a0\u00bb <\/em>(p.206). C\u2019est donc un livre \u00e0 lire par tout \u00e9tudiant en voie de professionnalisation car tr\u00e8s \u00e9clairant sur cette part de travail sur soi \u00e0 mener avant que de pr\u00e9tendre vouloir aider un autre que soi. Le livre est facile \u00e0 lire\u00a0; il est construit \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un mille-feuille, avec ses couches de t\u00e9moignage sur la vie en clinique psychiatrique entre lesquelles se glisse une cr\u00e8me de r\u00e9flexion sur l\u2019exercice des m\u00e9tiers de soignant ou d\u2019accompagnant \u00e9ducatif. Reste que, et pour contredire l\u2019un des tout derniers mots de l\u2019auteur, page 208, je ne crois pas qu\u2019une posture professionnelle soit \u00ab\u00a0\u00e0 conqu\u00e9rir\u00a0\u00bb\u00a0; elle est \u00ab\u00a0\u00e0 construire\u00a0\u00bb. La diff\u00e9rence dans la\u00a0 strat\u00e9gie que cela implique est de taille. C\u2019est pourquoi ce tr\u00e8s bel ouvrage devrait \u00eatre accompagn\u00e9 d\u2019un appareil critique. Pour cela, et afin de n\u2019\u00eatre pas trop long, j\u2019ai choisi de porter mon attention sur quatre notions, la r\u00e9paration, l\u2019\u00e9quation, le temps et le pouvoir, que l\u2019auteur par son t\u00e9moignage et ses r\u00e9flexions aide \u00e0 hisser au rang de concepts prax\u00e9ologiques.<\/p>\n<p>De la r\u00e9paration<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Je reste \u00e9galement convaincu que le d\u00e9sir de r\u00e9paration existe et fonctionne \u00ab\u00a0naturellement\u00a0\u00bb dans tout le fonctionnement humain. Jusque y compris dans les relations amicales, amoureuses, professionnelles\u00a0\u00bb<\/em> (pp. 64-65). Ainsi, l\u2019auteur reprend \u00e0 son compte une notion ayant eu son temps de gloire au moment o\u00f9, la profession se la\u00efcisant, l\u2019engagement cessait d\u2019\u00eatre une vocation. De la compassion \u00e0 la r\u00e9paration, d\u2019un regard focalis\u00e9 sur l\u2019autre \u00e0 une attention port\u00e9e \u00e0 soi, se trouvait ainsi maintenue une passerelle entre Soi et l\u2019Autre\u00a0; laquelle passerelle devait \u00eatre forc\u00e9ment soumise \u00e0 des torsions d\u00e8s lors que la r\u00e9paration tirait plus du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019accompagnant que de l\u2019accompagn\u00e9, de l\u2019\u00e9ducateur plut\u00f4t que de l\u2019\u00e9duqu\u00e9. Et elle tire trop du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9ducateur chaque fois que celui-ci est rattrap\u00e9 par \u00ab\u00a0ses d\u00e9mons\u00a0\u00bb (p. 203). Ce que traduit aussit\u00f4t l\u2019auteur en affirmant <em>\u00ab\u00a0qui de mieux plac\u00e9 pour parler l\u2019angoisse qu\u2019un angoiss\u00e9\u00a0? Qui de mieux plac\u00e9 pour parler abandon qu\u2019un enfant confi\u00e9\u00a0? Qui de mieux placer pour parler violence qu\u2019une femme battue\u00a0?\u00a0\u00bb <\/em>(p.66). Ce type d\u2019arguments, dits de bon sens et fr\u00e9quemment partag\u00e9s par l\u2019opinion publique, fiche en l\u2019air les m\u00e9tiers de l\u2019humain; il donne \u00e0 croire qu&rsquo;il suffit de faire l\u2019exp\u00e9rience de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 pour prendre l\u00e9gitimement une place d\u2019accompagnant aupr\u00e8s de personnes elles-m\u00eames vuln\u00e9rables. Or une telle exp\u00e9rience ne fait sens que si elle est travaill\u00e9e, transform\u00e9e, sublim\u00e9e\u2026 ce que tente d\u2019ailleurs de faire l\u2019auteur. Et je comprends fort bien qu\u2019il puisse mobiliser les notions de transfert et de contre-transfert pour \u00e9voquer ce qui se trame dans la relation\u2026 Sauf que sur ce point aussi je demeure critique\u00a0! La relation \u00e9ducative n\u2019\u00e9tant pas une relation th\u00e9rapeutique, le lien n\u00e9cessaire au d\u00e9placement de soi et de l\u2019autre devrait trouver \u00e0 s\u2019exprimer par d\u2019autres termes que ceux de la cure psychanalytique.<\/p>\n<p>D\u2019une \u00e9quation<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0On en extrait des recettes, des \u00ab\u00a0tambouilles sp\u00e9cialis\u00e9es\u00a0\u00bb. On pourrait m\u00eame s\u2019imaginer l\u2019espace d\u2019une seconde que l\u2019\u00e9quation d\u2019une relation soit compos\u00e9e du m\u00eame type de variables qu\u2019une \u00e9quation math\u00e9matique.\u00a0\u00bb<\/em> (p.80) Il est curieux de constater comment ces arguments viennent \u00e0 l\u2019inverse de ce qu\u2019ils sont suppos\u00e9s d\u00e9noncer. Car, en effet, l&rsquo;art de la relation d&rsquo;aide sociale, \u00e9ducative et de soin rel\u00e8ve autant de la recette que de l&rsquo;\u00e9quation; encore faut-il s&#8217;employer \u00e0 retrouver le sens de chacun de ces mots. Ainsi, tout amateur de bonne cuisine sait combien une \u00ab\u00a0recette\u00a0\u00bb contient forc\u00e9ment une part d\u2019inventivit\u00e9 et de cr\u00e9ativit\u00e9 qui laisse au ma\u00eetre queue le soin d\u2019apporter ce grain de sel qui fait toute la distinction entre deux plats en apparence identiques. La prax\u00e9ologie, la science d\u2019une pratique, est tout comme un livre de recettes\u00a0; c\u2019est-\u00e0-dire un condens\u00e9 d\u2019instructions laissant une part de libert\u00e9 \u00e0 celui qui les applique, non pour faire ce qu\u2019il veut mais pour maintenir le souci de l\u2019autre. De m\u00eame, et contrairement \u00e0 l\u2019auteur, je me plais \u00e0 croire que la relation puisse \u00eatre compar\u00e9e \u00e0 une \u00e9quation \u00e0 multiples variables. Parce que toutes les trajectoires de vie sont \u00e0 la fois incroyablement similaires et incroyablement diff\u00e9rentes. Et c\u2019est bien cela une \u00e9quation\u00a0: un calcul dont les variables laissent ouverts les possibles d&rsquo;une trajectoires. Il ne s\u2019agit pas de s&rsquo;octroyer une scientificit\u00e9 \u00e0 moindre prix, mais bel et bien de chercher \u00e0 fonder une science de l\u2019\u00e9ducation, que pour ma part je situe comme \u00e9tant la science des limites de l\u2019homme. De fait, j\u2019ai du mal \u00e0 lire l\u2019auteur lorsque du fond de sa souffrance il d\u00e9nonce <em>\u00ab\u00a0les balises de notre pr\u00e9tendu savoir\u00a0\u00bb<\/em> (pp.78-82). A quelle reconnaissance souhaitons-nous atteindre si nous sabordons nous-m\u00eames nos m\u00e9tiers\u00a0? Ne cherchons pas plus longtemps d\u2019o\u00f9 vient le manque de consid\u00e9ration \u00e0 leur \u00e9gard si nous en sommes les premiers naufrageurs\u00a0! Alors que, et \u00e0 bien le lire entre les lignes, l\u2019auteur per\u00e7oit parfaitement le point d\u2019\u00e9cueil lorsqu\u2019il d\u00e9nonce les m\u00e9faits d\u2019un agir tout-puissant. Il ne s\u2019agit donc pas de renoncer \u00e0 une science de nos m\u00e9tiers mais d\u2019apprendre \u00e0 agir un savoir qui ne soit pas un instrument de pouvoir.<\/p>\n<p>Du temps et du pouvoir<\/p>\n<p>Et quel plus bel instrument de pouvoir que le temps d\u00e8s lors que celui-ci cesse d\u2019\u00eatre celui des soign\u00e9s pour devenir celui des soignants\u00a0! Sur ce point, l\u2019auteur est sans retenu et nous sommes parfaitement en accord avec lui. Il raconte comment, dans la r\u00e9alit\u00e9 quotidienne de la clinique psychiatrique, sont organis\u00e9es de longues files d\u2019attentes devant le bureau du psychiatre ou celui des soignants lors des <em>\u00ab\u00a0jours de la pes\u00e9e et des prises de constantes\u00a0\u00bb<\/em> (p.69). Comment des activit\u00e9s d\u00fbment programm\u00e9es sont impun\u00e9ment supprim\u00e9es. L\u2019analyse de l\u2019auteur est extr\u00eamement pertinente d\u00e8s lors qu\u2019il d\u00e9code comment cette fa\u00e7on d\u2019organiser le temps du point de vue du soignant assigne le soign\u00e9 \u00e0 n\u2019\u00eatre pas autre chose qu\u2019un \u00e9ternel soign\u00e9. Il est des pratiques qui en figeant le temps interdisent les d\u00e9placements attendus. De m\u00eame qu\u2019un morcellement soigneusement programm\u00e9 du temps r\u00e9duit l\u2019\u00eatre \u00e0 une succession de para\u00eetre n\u2019ayant d\u2019autres liens entre eux que la volont\u00e9 des soignants\u00a0; le fil conducteur de sa vie demeurant \u00e0 jamais ext\u00e9rieur \u00e0 la personne. Tout comme le fait que chaque nouveau soignant demande au soign\u00e9 de r\u00e9p\u00e9ter son histoire contraint celui-ci \u00e0 renouveler sa <em>\u00ab\u00a0descente chronologique aux enfers\u00a0\u00bb.<\/em> Alors que si les informations \u00e9taient consign\u00e9es dans le dossier de la personne et que si les professionnels faisaient acte de professionnalisme en consultant ce dossier avant de rencontrer la dite personne, d\u2019inutiles souffrances seraient \u00e9vit\u00e9es et de possibles d\u00e9placements de trajectoire de vie rendus visibles. Mais revenons une derni\u00e8re fois au titre, ou plut\u00f4t \u00e0 son sous-titre \u00ab\u00a0De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du mur\u00a0\u00bb. Une tendresse toute particuli\u00e8re pour Lewis Carrol et les analyses de Michel Foucault dans Herculine B, dite Alexina B. m\u2019aurait fait pr\u00e9f\u00e9rer \u00ab\u00a0De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir\u00a0\u00bb. Car nul ne passe impun\u00e9ment de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9\u00a0! Cette transgression inopportune forge chez l\u2019auteur un regard dur et sans appel (il s&rsquo;en excuse \u00e0 la fin de l&rsquo;ouvrage) \u00e0 l\u2019\u00e9gard des \u00e9ducateurs et des soignants accus\u00e9s d\u2019occuper trop fr\u00e9quemment la place de \u00ab\u00a0grand sachant\u00a0\u00bb afin de mieux rel\u00e9guer l\u2019accompagn\u00e9 \u00e0 celle d\u2019un \u00ab\u00a0rien sachant\u00a0\u00bb. Un tel regard fait mal \u00e0 l\u2019ensemble des professions, quand bien m\u00eame il contiendrait une part de v\u00e9rit\u00e9. Et puisque l\u2019auteur se dit lui-m\u00eame un temps s\u00e9duit par la psychiatrie institutionnelle, il doit savoir, gr\u00e2ce aux le\u00e7ons de Jean Oury, de Lucien Bonnaf\u00e9, de Stanislas Tomkiewicz et tant d\u2019autres, qu\u2019il est possible de faire du savoir non pas une ligne de d\u00e9marcation mais un trait d\u2019union entre l\u2019accompagnant et l\u2019accompagn\u00e9.<\/p>\n<p>Quoi qu\u2019il en soit, et au terme d\u2019une lecture plaisante bien que critique, il me reste \u00e0 l\u2019esprit une tendresse particuli\u00e8re pour cet ouvrage\u00a0; car, \u00e0 sa mani\u00e8re, il contribue au combat engag\u00e9 en faveur de la survie des m\u00e9tiers de l\u2019humain.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je vais \u00eatre assez critique \u00e0 l\u2019\u00e9gard de cet ouvrage dont, malgr\u00e9 tout, une forme d\u2019excellence tient dans la fa\u00e7on qu\u2019il a de penser l\u2019exercice du pouvoir ainsi que le rapport de la distinction et du m\u00eame dans les m\u00e9tiers de la relation d\u2019aide sociale, \u00e9ducative et de soin. \u00a0Critique car il me faut d\u2019abord &hellip; <\/p>\n<p class=\"read-more\"><a class=\"readmore-btn\" href=\"https:\/\/philippe-gaberan.com\/index.php\/2018\/05\/03\/chroniques-dun-educateur-devenu-usager\/\">+<span class=\"screen-reader-text\">  Read More<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":471,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7],"tags":[],"class_list":["post-469","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-en-chemin"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/philippe-gaberan.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/469","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/philippe-gaberan.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/philippe-gaberan.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/philippe-gaberan.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/philippe-gaberan.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=469"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/philippe-gaberan.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/469\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":478,"href":"https:\/\/philippe-gaberan.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/469\/revisions\/478"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/philippe-gaberan.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/471"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/philippe-gaberan.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=469"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/philippe-gaberan.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=469"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/philippe-gaberan.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=469"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}