Jean Cartry… ou l’amour du métier d’éduc.

Jean Cartry… ou l’amour du métier d’éduc.

Il y a trois ans jour pour jour, le 29 avril, décédait Jean Cartry. Je connaissais très bien l’homme sans pour autant le fréquenter sinon par le biais de nos chroniques, à l’époque hebdomadaires, et donc par le biais de ce rendez-vous éditorial imaginé de façon démiurgique par André Jonis, fondateur et longtemps directeur du journal Lien Social

Et à l’époque, il fallut bien l’entière conviction de ce génial fondateur pour me convaincre de renoncer à la page entière, qu’il m’accordait jusque-là, pour céder un peu de place à la chronique de Jean. C’est donc ainsi que nous fûmes amenés à cheminer ensemble, lui et moi, sur la même page et sous nos deux pseudo respectifs, Servin/ Bargane, et c’est ainsi que la conceptualisation de nos deux vécus d’éduc, à la fois semblables et différents, furent, durant plus d’une quinzaine d’années, couchées de concert sur le papier. Il est des côte-à-côte qui, même entretenus à distance, finissent par créer une certaine intimité. Et si au commencement, je dus mettre mon égo de côté pour accepter le nouveau venu, combien demeurent inoubliables, aujourd’hui encore, ces appels téléphoniques de lendemain de réception d’un numéro alors que lui et moi, et sans rien avoir communiqué en amont quant aux contenus de nos chroniques, nous découvrions à la lecture à quel point nous partagions la même conception de notre métier. Il ne fallait pas être grand clerc pour découvrir derrière l’alignement des mots une commune appartenance à cet humanisme fondateur de l’éducation spécialisée.  Oui, je dis bien humanisme! Même si, à l’heure du grand machinement des hommes et des institutions, le mot peut paraitre désuet ou d’un autre âge. De fait, combien de fois ne nous fut-il par jeté à la « gueule » comme étant déjà la preuve de notre indécrottable naïveté ? Celle de dinosaures appelés à disparaître de par les lois de l’évolution sociale à défaut de celles du progrès! Mais rien, pas même la mort qui l’a rattrapé ou pas même la lassitude qui parfois aujourd’hui me guette, n’aurait pu ou ne pourrait nous faire renoncer à cette « responsabilité pour autrui » qui fait l’humain de l’homme. Ces jets de mots hebdomadaires, accumulés à force d’expériences quotidiennes et de lectures assidues, finirent par accoucher de quelques ouvrages. Faut-il rappeler que Jean Cartry est le sublime auteur d’un Cahier du soir d’un éducateur, de Petite chronique d’une famille d’accueil, ou bien encore de Les parents symboliques.  Et si ces ouvrages font encore références, ce n’est pas en raison d’une gloire illusoire mais parce que, par temps d’obscurantisme et de fatigue intellectuelle, ils servent de point de repère à ceux qui de l’homme jamais ne désespèrent.

De son vivant, Jean avait vu venir les heures sombres que vivent aujourd’hui les métiers de l’humain, ceux de soin, de l’éducation et de la solidarité. Il avait conscience du fossé qui ne cessait de se creuser entre, d’une part, la commande régissant les politiques sociales et, d’autre part, les valeurs d’engagement des professionnels. Il exécrait ce cynisme qui fait préférer la fin aux dépends des moyens ; il vouait aux gémonies ce cynisme politicien et technocratique qui renie l’altérité dans son jeu des ressemblances et des différences dès lors qu’il s’agit d’évaluer les seuls résultats objectivables. Il n’était nullement dupe des dérives mortifères agies par les politiciens de gauche comme de droite avec la complicité de quelques hauts responsables de l’action sociale. Et si sur la fin de sa présence au monde, les doutes quant au devenir de l’humain venaient parfois le saisir, de la même manière qu’ils sont venus saper l’optimisme d’un Michel Serres, c’est, j’en suis certain, parce qu’il est difficile, lorsque la mort approche, de s’en remettre à d’autres pour porter encore et encore cette lourde responsabilité d’aimer ce qui fait l’humain de l’homme ; à savoir sa contingence, en lieu et place d’une illusoire toute-puissance, son imprévisibilité, en lieu et place des désormais sacro saints algorithmes qui machinent les relations, et sa vulnérabilité, en lieu et place de cet homme augmenté condamné à une mortelle immortalité. Jean aimait le métier d’éduc, autant qu’il aimait les siens. Ça ne l’empêchait pas de râler souvent et de se mettre en colère parfois… mais sans jamais renoncer à faire le premier pas dès lors qu’il s’agissait de poursuivre le dialogue.  Alors, et par-delà son désormais silence, à lui le dernier mot : « … ce cahier est donc un cahier du soir. Il est écrit comme, à la fin d’une journée de travail, on vide en rentrant chez soi un gros sac de fatigue et d’émotions. Trier tous ces mots tendres, émus, coléreux, angoissés, coupables, heureux, désordonnés, c’est essayer de mettre ces mots en ordre de parole, et puis les mettre en route vers un lecteur inconnu et multiple au gré du transfert qui marque toutes les rencontres humaines, au risque de l’interprétation suscitée par toute lecture. De nombreux passages de ce cahier ont été condensés en chroniques hebdomadaires très courtes, trop courtes, dans un journal professionnel (Lien Social) et qui se trouvent ici comme libérées, dilatées jusqu’à la rêverie. » (Cahier du soir d’un éducateur, pp XI-XII)

2 Replies to “Jean Cartry… ou l’amour du métier d’éduc.”

  1. Enseignante dans l enseignement spécialisé je partageais dans le cadre de mon cours un article de Jean Cartry. Au carrefour de l éducatif, du pédagogique et du thérapeutique : du pur bonheur…

  2. Très bel hommage à Jean Cartry. Les Cahiers du soir d’un éducateur….livre que j’ai aimé lire lors de ma formation ME avec M. Gaberan. !

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