Educateurs… osons revendiquer nos réussites

Educateurs… osons revendiquer nos réussites

L’ambiance est conviviale autour de la table où, à l’occasion de la pause déjeuner, se mêlent et discutent ensemble les équipes éducatives de deux MECS, la cheffe de service de l’une d’entre elles et son collègue du service d’intervention à domicile. Les échanges, francs et ouverts, reflètent un sentiment de liberté et de sécurité dans la prise de parole que, présent sur les lieux depuis deux jours, j’analyse aisément comme étant le fruit du lien de proximité tissé entre les équipes et les cadres au travers l’accompagnement au quotidien des gamins accueillis dans le cadre de mesures de protection de l’enfance.

Et le fait que l’employeur, une grande association nationale, ne cache pas dans ses messages l’idée selon laquelle le « savoir aimer les enfants » est une compétence professionnelle participe sans aucun doute du niveau de sérénité et de confiance établi. Je savoure l’instant. D’autant plus que voilà une succession de trois animations de session de formation au cours desquelles, des bords de la Manche aux Pyrénées occidentales en passant par les pays de Loire, je renoue avec la rencontre d’équipes dont le plaisir au travail est porté par des cadres de proximité parfaitement à l’aise avec ce que « être éducateur » mobilise en termes d’engagement de soi déployé dans un cade comme-un. Alors que depuis quelques années tant d’autres interventions me font être le témoin de professionnels malmenés dans leurs pratiques, je constate que survivent, ici et là, les valeurs fondatrices du métier d’éduc, souvent décriées comme étant d’un autre temps et systématiquement dégradées tout au long de ces quarante dernières années, sous couvert d’une rationalisation des organisations et des pratiques.

Toujours présents autour de la table de repas, surgissant entre la terrine de saumon et le fromage, un échange de propos me sort soudainement de mes réflexions. Il est parlé de O., une gamine accueillie sur les structures de l’association et au sujet de laquelle tous s’accordent pour évoquer une réussite éducative. Le chef de service ose même suggérer qu’il faudrait en « faire la publicité ». Je sors de mon écoute silencieuse et questionne : « Qu’est-ce qui l’empêche ? »  Sa collègue me rétorque aussitôt : « tu le sais bien, Philippe, ce n’est pas dans notre culture ! ». Je laisse alors provisoirement filer la discussion ; toutefois, en tout début de reprise de l’après-midi et avec l’accord du groupe des professionnels participants, je propose de revenir sur la « réussite de O. ». La stratégie n’est pas anodine car voilà quasiment deux jours que la teneur de nos échanges donne à croire que tout ce qui fonctionne dans l’institution (la confiance tissée entre les équipes et les cadres, la cohérence des actions dans les espaces et les temps d’accompagnement, le travail d’équipe dans le respect de chacun, etc.) tient sinon du « miracle » du moins de « l’évidence ». Alors que, paradoxalement, maints propos laissent entendre que l’institution a traversé, elle aussi, ses zones de turbulences. Et il en ira de même lors de l’évocation de ce qui a pu faire la « réussite de O. ». Selon une logique mainte fois déjà entendue, seront d’abord mobilisés des éléments périphériques, certes importants mais sans lien directs avec la qualité de la présence éducative développée à l’égard de O. Malgré mon insistance, toujours rien ou presque ne se dit de l’écoute attentive et bienveillante de toute une équipe à l’égard d’une gamine qui, victime à deux ans d’un environnement traumatique, déployait depuis tous les symptômes d’une « enfant sauvage » (selon les dires et description de l’équipe). Il faudra me saisir de quelques arguments lâchés au détour de propos se voulant anodins pour que soient soient enfin évoqués le temps consacré (trois années d’une action menée dans la cohésion et la cohérence des professionnels) et l’énergie déployée (l’attention et l’écoute attentive faire jaillir l’enfant de dessous la gamine) pour que O. accepte de passer d’un dormir roulée en boule à même le plancher à un sommeil apaisé sur son lit et entre deux draps. Ce premier fait évoqué et la parole enfin libérée permettront alors l’exposé détaillé d’autres actions menées et d’autres succès remportées…

Or, par-delà une nécessaire pudeur, force est d’admettre que cette réticence et cette résistance déployées par les professionnels pour rendre visible et lisible leurs compétences sont plus que jamais mortifères. A l’heure où le discours des politiques, celui des instances gouvernantes des institutions spécialisées voire même celui de l’opinion publique véhicule communément l’idée selon laquelle l’éducation est avant tout une affaire de « bon sens » et que les éducs sont surtout payés à ne pas faire grand-chose, à l’heure où la seule réponse accordée à une demande de reconnaissance est l’octroi d’une augmentation de 183 euros conditionnée à une refonte des conventions collectives, à l’heure où une perte de sens à l’exercice du métier d’éduc se greffe sur une dégradation systématique des moyens matériels et humains dédiés à l’éducation spécialisée et au travail social, à l’heure où le moindre fait divers est mobilisé à la une des médias pour disqualifier le travail effectué par les professionnels, il est grand temps de sortir d’un supposé devoir de réserve et d’oser revendiquer nos réussites. Comme je le dis systématiquement aux équipes, il ne s’agit ni de se la « péter » ni d’aller quémander quelques « légions d’honneur » mais bien de témoigner en quoi l’évolution vers le mieux-être des personnes accompagnées relève de la mise en œuvre de savoir-faire et de savoir-être incarnés ; des savoirs au regard desquels les référentiels métiers font figure d’empilements de notions vidées de toute substance. Il n’y a aucune raison à ce que les vignettes cliniques à partir desquelles se déploient nos écrits professionnels ne restituent pas nos capacités à élaborer un diagnostic partagé des situations rencontrées, n’exposent pas la richesse et la créativité  des stratégies déployées (le choix des supports d’action mobilisés, les concertations et les relais, les obstacles rencontrés ou les étapes franchis, etc.), ne se donnent pas les moyens de faire jaillir la complexité d’un agir de dessous la banalité d’un faire. A l’heure où il nous est sans cesse objecter que nos salaires (et nos avantages sociaux) viennent à charge dans les budgets des institutions, il est grand temps d’assumer pleinement que nos savoirs professionnels sont source de plus-value, que si la résilience et le pouvoir d’agir des personnes accompagnées sont les matériaux indispensables à la relation éducative, que ces matériaux-là ne peuvent contribuer à une réussite éducative sans la rencontre avec un tuteur de résilience. Pour toutes ces raisons, il devient grand temps d’oser revendiquer nos réussites éducatives et de témoigner de ce que la « responsabilité pour autrui » si cher à Emmanuel Levinas n’est pas seulement  une formule philosophique.

One Reply to “Educateurs… osons revendiquer nos réussites”

  1. En effet, on focalise trop sur les échecs et on ne souligne pas assez nos réussites. On parle de cette violence vécue ou subie; mais combien de réussites après des parcours chaotiques?
    Ces « états d’âmes sont souvent évoqués lors de mes formations sur la prévention des violences en milieu pro »

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