« Un jour… j’aurai une famille »*

« Un jour… j’aurai une famille »*

« … donner corps au passé tourmenté de Telly et Sharlah. Sur ce point, toute ma gratitude va au docteur Greg Moffatt et à Jacky Sparks, pédopsychiatre, qui m’ont éclairée sur les traumatismes précoces et l’évaluation des délinquants juvéniles. J’ai passé des heures passionnantes à interroger des conseillers de probation et des assistants sociaux. Le dispositif d’aide à l’enfance n’est pas parfait, mais, comme Telly et Sharlah peuvent en témoigner, il compte des familles extraordinaires et désireuses d’offrir un avenir stable aux enfants. » (p. 567)

Cette longue citation est extraite de la liste des remerciements inscrite par Lisa Gardner, romancière et auteure de Polars, à la fin de « Juste derrière moi »** Ce n’est que très tardivement, libéré de mes lectures de philo, de pédagogie ou des ouvrages d’éducation spécialisée, que je me suis intéressé aux polars ; et j’avoue ne pas le regretter !  A chaque lecture, je demeure sidéré par la subtilité avec laquelle les très bons auteurs de polars ou de thrillers conduisent le lecteur jusqu’à l’intime de leurs personnages, par la manière adoptée par eux pour traquer l’être jusque dans les traumatismes les plus enfouis de sorte à faire jaillir le meilleur comme le pire de ce qui fait l’humain de l’homme. Et, à ce petit jeu-là, il n’est pas rare que Elsa Gardner fasse de la protection de l’enfance un personnage essentiel de ses affaires criminelles ; toutefois, avec Juste derrière moi, ce sont deux familles d’accueil, si radicalement différentes par les biais éducatifs mobilisés et à la fois si efficaces dans leurs démarches pédagogiques à l’égard des gamins accueillis (ici un frère et une sœur volontairement séparés), qui portent l’intrigue et suscitent les rebondissements dans l’enquête policière. Alors, quoi de plus passionnant pour un éduc ! Au point que, pour la première fois dans ma vaste expérience de lecteur si souvent pressé d’en finir avec un ouvrage, je n’ai eu de cesse de faire des pauses dans ma lecture, de me hâter de ne pas refermer le livre de sorte à rester le plus longtemps possible en compagnie des personnages mis en scène.

Il serait aussi idiot qu’impossible de tout retranscrire de cet haletant récit. Aussi, des presque 600 pages du polar ne vais-je retenir ici que deux thèmes particulièrement cruciaux : les placements de la « dernière chance » et le poids du passé chez les gamins affectés de manière précoce par des troubles post-traumatiques. « Ils [Franck et Sandra, les adultes homme et femme de la famille d’accueil de Telly] savaient aussi que j’étais au pied du mur. J’avais dix-sept ans, d’ici un an j’allais sortir du dispositif de l’aide à l’enfance. Les Duvall [c’est le nom de la famille d’accueil] étaient ma dernière chance de me faire une place quelque part. Pas d’être adopté : j’étais entré dans le système trop vieux pour nourrir ce genre de rêve utopique. » (pp.71-72) Cette situation banale en protection de l’enfance vient peser de tout son poids sur la façon dont va être conduite l’enquête policière concernant une brusque série de meurtres ; d’autant plus que, très rapidement, les indices s’accumulent pour désigner Telly comme étant le principal suspect, un gamin conduit jusqu’au bout de l’insupportable par une trajectoire de vie très tôt impactée par un événement de nature traumatique. D’où, au fil de l’enquête, tout l’intérêt à découvrir comment les Duvall s’y sont pris pour apprivoiser le jeune fauve, et à repérer par quelles attitudes, forcément différentes, lui, Franck, et elle, Sandra vont non pas jouer de séduction mais  mobiliser des supports, en apparence banals mais suffisamment investis, pour susciter la curiosité d’abord et, ensuite, l’envie du gamin de partager une part de lui-même autre que celle donnée à voir par la mise en scène de ses symptômes. Bref, et sans pour autant minimiser les effets de suspense liés à l’enquête, rien de plus passionnant pour un professionnel que d’entrer dans leurs ateliers d’éduc, celui de Franck comme celui de Sandra, et de se laisser captiver par l’ingéniosité avec laquelle ils, elle comme lui, vont faire en sorte que ce placement de la dernière chance ouvre vers un autre possible. Et il en va de même pour Sharla, la petite sœur, elle aussi accueillie par une famille d’accueil que l’intrigue du roman, par un jeu de coïncidences, situe dans la même contrée. Comme son frère, Sharla se coltine, elle aussi mais à sa façon, l’éternel retour du passé.

« Tu n’auras plus besoin de regarder en arrière. Tu auras un avenir » dit Sandra à Telly. Comment permettre à ces gamins dont la trajectoire de vie a été happée de manière précoce par des événements de nature traumatique d’aller de l’avant sans renier l’avant ? C’est là une difficulté dans l’accompagnement éducatif que je mets souvent au travail avec les professionnels. Et Elsa Gardner, à sa manière, ouvre des pistes. Très vite le lecteur comprend que Sandra n’a pas choisi d’accueillir Telly par hasard… qu’elle sait de quoi il se parle lorsqu’il s’agit de traumatisme, et quel drame se joue pour l’être en devenir lorsque le temps demeure aliéné à l’instant. Alors, et au moment de conclure ce texte, je me dis que si j’étais encore formateur je donnerais à lire Juste derrière moi aux étudiants et apprentis professionnels et que nous aurions ensemble un temps de réflexion sur ce que « être éducateur » veut dire. Car, aujourd’hui encore, je demeure convaincu que l’obsession de la rationalité qui imprègne les sociétés contemporaines conduit à sous-estimer l’apport de la littérature dans la compréhension de l’humain.  A défaut donc de continuer à instruire en établissement de formation, je convoquerai sans aucun doute les écrits de Lisa Gardner au mois de septembre à Marseille lors des journées annuelles d’études de l’Association nationale de placement familial. Les organisateurs m’ont demandé de revenir sur cette notion de « différance » (avec un « a ») que j’ai introduite dans Cent mots pour être éducateur. Je dois son emprunt au philosophe Jacques Derrida et ses travaux sur le « pardon » et sur « l’accueil inconditionnel ». La « différance », replacée dans le champ de l’éducation spécialisée, venant qualifier cette posture qui consiste à « différer tout jugement sur l’autre tant que n’est pas compris en quoi et pourquoi il diffère ». C’est un principe qui se trouve au commencement de tout polar lorsque le « savoir enquêter » conduit à ne pas aller trop vite dans les interprétations des faits et à ne négliger aucune hypothèse. Un savoir que cultive ou devrait cultiver tout éducateur.

*Ce sont là les derniers mots de Telly, héros du roman policier Juste derrière moi, et la dernière phrase aussi du roman de Lisa Gardner

**roman publié en 2017 aux Etats-Unis et dont la traduction française est parue aux éditions Albin Michel en 2020. Les citations sont extraites de l’édition de 2022, dans la collection Le livre de Poche, trad. Par Cécile Deniard.

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