Aliénation et accélération

Aliénation et accélération

Héros un jour, zéro toujours! Embrassés la veille, à l’instar de celui loué par le chanteur Renaud, les flics se découvrent haïs le lendemain ! Applaudis tous les soirs au balcon lors du premier confinement, les soignants se voient être les grands ignorés du second ! Ainsi les faits donnent raison aux critiques de Hartmut Rosa contre ce qu’il nomme «  la modernité tardive ». Dans cette forme de modernité, la nôtre donc, la reconnaissance n’est plus acquise au regard d’un statut social mais en fonction de la performance réalisée… ou pas. Que le score du « flic » vienne à être entaché d’une bavure, et le désamour devient la sanction immédiate. Que les soignants tardent à éradiquer une pandémie, laquelle par ailleurs échappe à presque toutes les données de compréhension compte-tenu du degré d’inconnu et d’imprévisibilité dont elle fait preuve… et ils cessent aussitôt d’être des héros. La reconnaissance n’est due qu’aussi longtemps que la performance dure. De sorte que, à la suite de Alain Ehrenberg et d’autres, Hartmut Rosa analyse comment la fatigue existentielle de l’être contemporain, dont l’un des symptômes est le « burn-out », tient à cette extrême volatilité de la reconnaissance, à cette exigence d’être sans cesse le meilleur, et donc à une compétition sans fin de chacun contre chacun : « les rapides triomphent, les lents restent en arrière et sont perdants. » (p.79).

Pour Hartmut Rosa, l’accélération et la compétition sont les deux moteurs de la « modernité tardive », celle qui fait du devoir « aller toujours plus vite » une fin en soi au détriment du sens donné aux actions ainsi produites. Être le premier devient l’obsession… et la pandémie de la Covid 19 a apporté jusqu’à l’écœurement la preuve de cette dérive contemporaine : courses perpétuelles à l’information, courses aux traitements médicamenteux, courses à l’achat du papier toilette, courses au vaccin, courses aux plateaux de radio et de télévision, courses aux statistiques… courses, courses et encore courses. Avec, ajoutant au ridicule, le fait que, selon Hartmut Rosa, « il se pourrait bien que les mots, et même pire encore les arguments (…) soient devenus trop lents pour la vitesse du monde de la modernité tardive. » (pp.76-77) Il faut non seulement avoir quelque chose à dire ou à prouver, mais que ce quelque chose à dire ou à prouver puisse l’être de la manière la plus rapide qui soit. Courses encore et encore! Ainsi est produite sans fin une information ayant recours de préférence aux tweets ou aux « flash ». Qu’une information puisse être démentie alors qu’elle a été validée, preuve à l’appui, au flash précédent… peu importe! L’essentiel étant de faire la preuve d’être le plus rapide, d’être le premier : premier sur le coup, premier sur le scoop, premier dans les audiences… et de le rester. Peu importe les moyens. Il est désormais possible d’être reconnu comme étant le meilleur en dépit des invraisemblances ou des contre-vérités colportées. Et le pire dans l’histoire, vient de ce que les producteurs tout comme les consommateurs d’info non seulement se contentent mais se satisfont pleinement de cette course sans fin. De sorte qu’Hartmut Rosa a sans doute raison lorsqu’il explique pourquoi et comment toutes les formes de résistance contre la « modernité tardive » seront « brèves et inutiles » (p.54); du moins tant que ne seront pas pris en compte l’importance de cette dimension temporelle dans l’agir humain et ses effets sur l’ensemble des institutions. Il en va jusqu’à la survie de la démocratie, mise à l’épreuve du temps court et des argumentations bâclées. L’accélération est une nouvelle forme de totalitarisme, assène Hartmut Rosa ; c’est là le titre même de l’un des chapitres de ce petit traité intitulé Aliénation et accélération.

Il me faut bien l’admettre, je découvre sur le tard les travaux de Hartmut Rosa, sociologue et philosophe à l’université de Iéna et directeur au Max Weber Kolleg de Erfurt (Allemagne). Il m’aura fallu être à l’écoute d’une émission de L’invité(e) du matin sur France Culture pour entendre l’honnête homme, et pour, dans la foulée, aller acheter l’un de ses ouvrages… même si d’emblée, certains éléments de ses démonstrations provoquent en moi quelques doutes. Il me faudra, sans doute, relire Aliénation et accélération pour approfondir certains points de désaccord et notamment le fait que si sa théorie reflète de manière tout à fait pertinente les dérives massives d’une société contemporaine, j’ai tout de même l’intuition qu’elle laisse dans l’ombre des mouvements de résistance aptes à, sinon combattre l’accélération ( sur ce point, celui de l’accélération, je veux bien admettre avec lui que, participant de l’essence du progrès scientifique et technologique et donc de l’évolution de l’humanité, il est vain de la combattre) mais du moins à conférer à cette accélération la capacité d’accueillir une autre finalité que celle d’une performance obtenue par un effet de concurrence…

Mais, pour l’heure, et parce qu’essentiellement préoccupé de la survie des métiers de l’humain et notamment ceux de l’éducation spécialisée, c’est effectivement cette critique de l’accélération aux fins d’une performance qu’il me paraît intéressant d’exploiter. En 1996, avec la publication de Eduquer les enfants sans repères, je dénonçais l’injonction faite aux professionnels de substituer le « contrat » au « projet » ; de fait, même si, officiellement, le projet restait un outil opérationnel, le contrat s’imposait comme étant le document attestant de la performance institutionnelle. Et c’est ainsi que dans le champ de la protection de l’enfance ou de la protection judiciaire de la jeunesse s’est imposé comme étant un élément de bonne pratique de proposer et de faire signer un contrat à tout nouveau jeune accueilli ; document dont il ne peut discuter les termes, même s’il n’en comprend pas le sens, et par lequel, néanmoins,  il s’engage à modifier son rapport à lui-même et au monde. En clair, dès l’instant où il a signé le contrat, le jeune s’engage à changer de comportement dans un laps de temps imparti, souvent très court, généralement six mois. Voilà une mascarade dont nul acteur présent lors de la signature du contrat n’est dupe, ni les gamins ni les professionnels. Reste que pour les commanditaires de l’Action sociale et médico-sociale, s’engager à «redresser» ou à «rééduquer» un gamin en six mois devint ainsi la preuve de l’efficacité d’un établissement ou d’un service, et de la performance des équipes. De sorte que je me retrouve aujourd’hui à devoir dire aux étudiants comme aux professionnels de ne pas s’opposer frontalement à une procédure rendue obligatoire (au risque d’être laminé par un système peu prompt à se remettre en question), mais de savoir ruser pour partager avec l’ensemble des acteurs, collègues et gamins accueillis, la conviction selon laquelle cette formalité ne représente pas l’essentiel des objectifs, stratégies et moyens de l’accompagnement à venir. Il y a là une illustration de l’absurde camusien et de son pendant, la révolte… Faire semblant de jouer le jeu en se gardant bien d’aliéner son « je ».

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