Merci monsieur Michel Serres

Merci monsieur Michel Serres

Il y a quelques jours, ce mercredi 29 mai, j’étais invité à travailler avec les équipes éducatives d’un établissement d’une Sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence confrontées à ce qu’il faut bien appeler le « retour des incasables ». Je préfère ce terme, tout en respect et bienveillance tel que fondé par les travaux de Fernand Deligny, à celui de « patates chaudes » qui fleurit désormais dans maints discours. Au cours de cette intervention, j’en suis venu à expliciter une nouvelle fois pourquoi et comment l’enjeu de la relation d’aide éducative et de soin consiste à permettre à « l’enfant de jaillir de dessous le gamin » ; comment une qualité de présence auprès de la personne accompagnée peut permettre à l’être de jaillir de dessous le paraître, peut autoriser la personne à prendre le risque de se déplacer par rapport à ses symptômes afin de se réinscrire dans une trajectoire de vie qui ne soit plus subie mais choisie. Je stipulais alors être reconnaissant  à Michel Serres d’avoir rappelé dans l’un de ses tout derniers ouvrages, Le Gaucher boiteux (éditions Le pommier), que « faire jaillir de dessous » est l’étymologie de « subjectum », c’est à dire de l’advenir en tant que Sujet (1). Je me souviens aussi avoir évoqué, brièvement ce jour-là, la personne du philosophe, ne faisant l’impasse ni sur son âge ni sur un état de faiblesse laissant prévoir une disparition prochaine. Michel Serres le savait… et par la voix de son éditeur, un communiqué nous dit qu’il est parti serein et entouré de sa famille. Nous avons plaisir à le croire. La mort est venue saisir un être ayant parfaitement accompli son métier d’homme. Il ne sert à rien de le pleurer. Je préfère lui dire un grand merci, à lui et à sa famille, à laquelle il a sans aucun doute imposé les sacrifices liés à une vie d’intellectuel. Par-delà les bruits et les faux semblants, tâchons de faire perdurer son œuvre. C’est le plus bel hommage que nous puissions lui rendre.

La figure de Michel Serres voisine avec celles de Michel Foucault, de Gilles Deleuze associé à Félix Guattari, de Jacques Derrida, d’Alain Badiou pour ne citer que ceux-là et tant d’autres encore dont les ouvrages et les contributions à la pensée de l’homme pourront nous occuper pour des décennies encore. Tous ces auteurs sont comme autant de penseurs qui viennent démentir l’idée allègrement véhiculée d’une mort de la pensée et d’une disparition des intellectuels. Foutaise que ce « déclinisme » agissant comme une fascination morbide ! Pour quiconque veut se donner la peine de résister aux sirènes de la facilité et des fausses connaissances, le XXe siècle et ce début de XXIe sont denses d’une réflexion sur l’homme apte à guider nos cheminements au sein des métiers de l’humain. Ce qui est désigné comme étant de l’optimisme dans la pensée de Michel Serres et parfois même raillé sous le qualificatif de naïveté par quelques médiocrates avides de plateaux de télévision, relève bien plutôt de ce que Gilles Deleuze appelle la lutte contre les pensées molles qui fleurissent par temps de crise (Abécédaire, nouveaux philosophes). Sous les apparences d’une écriture facile parce que rendue limpide par des heures de travail, Michel Serres n’a jamais cessé d’explorer la condition humaine dans ce qui fait à la fois la complexité de ses origines et l’incertitude de son devenir. « L’avenir de l’humanité réside dans la protection du plus faible » est l’une de ses nombreuses affirmations prononcées aux détours d’un documentaire pour Arte sur les Origines de l’homme par lesquelles il a su à chaque fois rappelé ce qui fait notre responsabilité d’adulte à l’égard des nouvelles générations. S’il a brassé tant de sujets, et si son écoute et son attention se sont autant portés sur les divers matériaux composant l’actualité de l’humain ce n’est pas par manque de concentration mais bien par souci d’une approche extrêmement concrète de cette complexité dont Edgar Morin a su populariser la contemporanéité.

Monsieur Michel Serres, j’ai dévoré le temps d’un trajet entre Grenoble et Lyon, votre tout petit manifeste sur l’impertinence et le rire que représente vos Morales espiègles (édition Le Pommier) et, à l’instant de cet au revoir, je retiens votre ultime confession : « … j’ai su vraiment mener des groupes d’hommes, en rang serrés, pour un projet bien précis, sans colère ni méchanceté, toujours pour rire. »

 

(1)Je développe cette idée dans une conférence-débat organisée par l’équipe enseignante de la Haute école de Namur sur le thème de ce que « être éducateur veut dire » et qu’elle a eu la générosité de mettre en ligne. La conférence est transcrite dans son intégralité, c’est-à-dire dans sa longueur, ses approximations et ses défauts à l’égard desquelles je plaide l’indulgence

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