Les métiers de l’humain par temps de crise de civilisation

Les métiers de l’humain par temps de crise de civilisation

Ce jeudi 13 septembre, à la demande de Dimitri Anzules et d’Olivier Tejerina, j’étais invité à la HES-SO de Genève dans le cadre d’une conférence de clôture de la formation 2018 des formateurs et formatrices de terrain aux métiers de la santé et du travail social. Il était convenu que je traite la question de « que faut-il transmettre des professions et des métiers de l’humain dans un contexte de crise de civilisation ? » Un travail préparatoire m’ayant permis de retenir pour cette intervention quatre objectifs en forme de compétence à acquérir : apprendre à distinguer « profession » et « métier », comprendre ce qu’est cette crise de civilisation dont nous sommes à la fois témoins et acteurs, apprivoiser ce paradoxe selon lequel « tout bouge dans les professions et rien ne bouge dans les métiers », et enfin, introduire à un savoir praxéologique.

Dans le préambule, j’ai d’abord rappelé que la « profession » n’est pas le « métier » ; et bien que de nombreux articles de qualité aient été écrits sur la question, la confusion demeure allègrement commise dans beaucoup d’écrits professionnels. Si la profession répond à une commande sociale régie par des textes de nature et de statuts différents (décrets de diplômes, arrêté de formation, conventions collectives, code de la famille, code du travail, etc.), le métier est en revanche la manière toute subjective, et donc propre à chacun, de s’engager et de se positionner (posture) dans une profession choisie au regard des objectifs perçus. Il n’est pas étonnant alors que les professions puissent disparaitre ou évoluer tandis que les métiers subsistent et se réincarnent. Un processus qui se remarque d’autant plus dans un contexte de crise de civilisation dont, comme j’ai pu l’évoquer ci-dessus, chacun est à la fois le témoin (nul ne choisit l’époque au sein de laquelle il prend place) et l’acteur (en revanche, il lui appartient de donner un sens à sa présence en celle-ci). Il y a crise de civilisation dès lors que l’humanité est confrontée à devoir redéfinir et se réapproprier son rapport à l’espace et au temps. Tandis que le premier, le rapport à l’espace (l’environnement), longtemps élaboré selon le modèle d’une stratégie de conquête se déplace vers une stratégie d’alliance, le second, le rapport au temps, doit composer quant à lui avec un écart de plus en plus prononcé entre la mesure du temps commun et celle du temps propre. Cette crise de civilisation place les métiers de l’humain en première ligne d’un même mouvement de recomposition dès lors que l’espace et le temps sont les deux matériaux soit de la construction du sujet (lorsque son inscription dans la trajectoire du grandir se passe favorablement) soit de la clinique du sujet (lorsque la trajectoire du grandir est impacté par des événements de nature traumatique).

Dès lors, que faut-il transmettre lorsque, professionnel, enseignants et formateur d’école ou de terrain, chacun se trouve confronté à ce paradoxe selon lequel « tout bouge dans les professions et rien ne bouge dans les métiers » ? Ce paradoxe est une illustration de la démarche dialogique au cœur de la pensée complexe qui exige que non seulement le « tout » et le « rien » ne soient plus appréhendés dans un rapport d’exclusion de l’un par l’autre, mais qu’ils transcendent tout démarche dialectique afin d’œuvrer de concert. Le tout et le rien combinent ensemble le rapport du professionnel à son métier. Tout bouge dans les professions dès lors qu’interviennent de façon irrémédiable trois paramètres pesant sur l’évolution des pratiques : la mesure de l’efficacité des politiques publiques, l’actualisation du caractère universel des droits fondamentaux de tout homme, le changement de paradigme des politiques sociales privilégiant « l’opportunité saisie » à la « place assignée ». Rien ne bouge en revanche du côté des métiers de l’humain dès lors que, loin de s’en tenir à des propos déclaratifs à propos de l’humanisme, il est rappelé que celui-ci n’est pas une donnée de la nature mais bel et bien un projet politique (c’est-à-dire une vision de l’homme et de sa place dans les sociétés), que celui-ci est un pari sur les possibles (il y a toujours un être au-delà de la mise en scène du paraître et de ses symptômes), et, enfin, que celui-ci, l’humanisme, est un appel à « y croire » postulant le caractère indéfectible de la curabilité, de l’éducabilité, de la perfectibilité de chaque être.

L’enjeu de tout ce discours, certes parcouru à grands traits, est bien entendu la préservation de l’avenir des métiers de l’humain. Ce dernier passe, dans un premier temps, par la nécessité faite aux professionnels de gagner la bataille des mots et du temps. Gagner la bataille du temps c’est un triple engagement : c’est, premièrement, de savoir maintenir les métiers dans leur histoire (alors que ces derniers font trop souvent des histoires à défaut de se hisser à la hauteur d’une histoire, celle en l’occurrence qui fait l’humain de l’homme). C’est, deuxièmement, de savoir réarticuler en chaque personne accompagnée le temps de la naissance au monde et le temps de la naissance à soi-même (« il ne suffit pas de naître pour être » étant l’une de ces trois vérités fondatrices d’une possible science de l’éducation que j’ai énoncées dans La relation éducative). C’est, troisièmement, savoir argumenter la nécessité d’inscrire la relation d’aide sociale, éducative et de soin dans le temps long (et donc batailler ferme contre la pathologie de l’urgence caractéristique de la postmodernité). De la même manière, gagner la bataille des mots requiert un triple engagement de la part des acteurs des métiers de l’humain : le premier consiste à sortir les métiers de l’humain du discours jargonnant dans lequel trop souvent ils sont englués. Le second commande d’accueillir les métiers de l’humain comme étant des métiers de parole autant que de savoir-faire. Enfin, le troisième engagement exige de prendre le temps de fonder une grammaire et un vocabulaire qui soient propres aux métiers de l’humain. A cette fin, je propose d’adopter une méthode qui, praxéologique bien plus que théorique, balise le parcours de professionnalisation en trois étapes organisées à partir de trois couples de déterminant : l’accueil/le diagnostic, la rencontre/le pronostic, la présence/la stratégie. L’accueil, ce n’est pas la rencontre, laquelle surgit bien plus tard. L’accueil, c’est le temps, aussi long que nécessaire, où les personnes se cherchent ou se « testent » comme disent souvent les professionnels. Il est une phase d’accès à un vivre ensemble sécurisé permettant ainsi l’émergence d’un diagnostic partagé. Vient alors la rencontre. C’est le temps où la personne se confie et où, par conséquent, se rend visible la confiance. C’est le temps où la personne accompagnée donne à voir et à entendre un au-delà d’elle-même jusqu’alors dissimulé par le symptôme. C’est le temps où, avec l’appui du professionnel, émerge le possible. Pour tout cela, la rencontre est le temps du pronostic. Enfin, la troisième étape est celle de la présence. C’est le temps où « ça » tient face aux résistances et aux obstacles immanquables. C’est le temps de la mise en œuvre du projet de la personne. Et c’est le temps où, comme je le définis dans Oser le verbe aimer en éducation spécialisée, se rend palpable le « point d’inflexion » dans la trajectoire de la personne accompagnée. Pour toutes ces raisons, le temps de la présence est celui de la stratégie.

Bien sûr il s’agit là d’un résumé d’étape, comme disent les journalistes du Tour de France. Chaque paragraphe énoncé exigeant un développement plus conséquent…

3 Replies to “Les métiers de l’humain par temps de crise de civilisation”

  1. Merci de partager le fruit de votre intervention. Votre écrit est vraiment très intéressant. Il reprend la plupart des problématiques auxquelles je réfléchis actuellement, et de manière extrêmement limpide… Je fais le même diagnostic, les mêmes constats que vous sur les points que vous abordez. Je dois par contre avouer que votre distinction entre profession et métier – que je n’avais pour ma part jamais mis réellement en perspective – me paraît des plus féconde. C’est à chaque fois un plaisir de passer par votre blog, j’y trouve toujours matière à stimuler ma réflexion et mes propres travaux.
    Bonne continuation.

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