Le printemps de l’éducation spécialisée

Le printemps de l’éducation spécialisée

Enki Bilal, Paris Gare de Lyon, avril 2019

Le retour des « incasables » en protection de l’enfance, les vaines querelles sur les origines ou les causes de l’autisme, ou encore l’injonction faite à la France de démanteler son réseau d’établissements spécialisés (La fin des IME? dans Lien Social n°1249) sont autant d’informations qui font du bruit et comme autant de symptômes qui traduisent l’état de désarroi dans lequel sont plongés l’éducation spécialisée et plus largement les métiers de l’humain…  c’est-à-dire tous ces métiers qui font de la protection des plus faibles un enjeu de survie de l’espèce. La critique sans mesure de l’Etat providence  dans le début des années 80 associée à un libertarisme prônant le « zéro défaut » pour seul objectif de gestion et de management ont machiné les institutions, démoli les repères de professionnalisation et privé les acteurs de terrain de toutes les clefs d’accès aux problématiques des personnes accompagnées. Face à cette dérive, une opposition a germé assez vite du côté des professionnels les plus anciens ; lesquels, incrédules d’abord puis maladroits autant qu’inefficaces, se sont épuisés en vain. Car dans un monde appelé à nouer un autre rapport à l’espace et au temps, il faut bien plus que quelques litanies sur un socialisme humanisant pour endiguer les illusions d’un transhumanisme triomphant. Comme le confesse Enki Bilal, dessinateur et auteur de bandes dessinées, il n’y a plus de science-fiction dès lors que celle-ci rattrape la réalité. Il a fallu donc que s’organise une autre résistance, plus jeune et plus rusée peut-être. Celle-ci joue des codes et des modes en vigueur pour infiltrer les interstices d’une éducation spécialisée au demeurant sûre de son héritage et fière de ses savoirs. Car il existe bel et bien une éducation spécialisée, laquelle ne saurait être dissoute dans le travail social. Longtemps, les professionnels se sont fait les complices de la dévalorisation de leurs propres métiers lorsqu’à la question « spécialisés en quoi ? », ils répondaient, par humour ou par dérision, spécialisés « en tout et donc en rien ! ».  Or, ils sont spécialisés dans la capacité de réinscrire dans une trajectoire de vie qui ne soit plus subie mais choisie des personnes dont la vie a été impactée par des événements de nature traumatique. Éduquer un enfant est déjà en soi une tâche compliquée, renvoyant sans doute à un « impossible métier » selon la désormais célèbre boutade de Sigmund Freud.  Mais éduquer un gamin dont « la vie fait des histoires sans jamais parvenir à faire une histoire », pour reprendre ici un concept propre à Michèle Benhaïm, relève d’une véritable expertise. Est adulte éducateur celui qui, ayant la capacité de voir et d’entendre par-delà ce que donne à voir et à attendre la mise en scène des symptômes, sait se saisir du moindre des possibles de sorte à faire rejaillir l’enfant de dessous le gamin, la personne de dessous le handicap.  Et pour cela, il faut autre chose que des protocoles, des labels de qualité et autres référentiels de bonnes pratiques qui faute d’être utilisés avec discernement résume l’intervention sociale à une banale affaire de gestion de parcours.

Trop d’appels à l’aide viennent d’établissement désormais débordés par la problématique des publics accueillis, et trop de lamentations courent à propos d’une génération d’éduc fraîchement diplômée et pourtant incapable d’une présence suffisamment rassurante et étayante, pour que ce trop de dysfonctionnements n’aide pas à prendre la mesure des dégâts occasionnés et ne contribue pas au retour de l’éducation spécialisée. Il est une génération d’entre-deux, celle qui n’ayant pas été au contact direct des Deligny, Oury, Tosquelles, Bonnafé ou Ladsous a su et a pu lire ou fréquenter des Capul-Lemay, Cartry, Gaberan ou Rouzel pour se forger une posture qui ne devienne pas une imposture. Qu’elle s’installe en libéral ou en coopérative, cette génération réinvente un faire institution à partir des outils de l’économie sociale et solidaire. Elle revendique sans peur et sans honte un engagement de soi dans la relation renouant avec ces savoir être aujourd’hui expulsés des référentiels métier et donc de formation. Enfin, elle admet en toute humilité que ce savoir agir ne saurait suffire s’il n’est pas rendu visible et lisible. A la différence de ses aînés, cette génération d’entre-deux ne cultive pas la même défiance à l’égard des savoirs universitaires ; elle se coltine plus facilement la scène ou la plume, l’art ou l’écriture pour transcrire sous forme de concepts l’essence des métiers de l’humain. Il est là le véritable printemps de l’éducation spécialisée.

Enki Bilal, Bug T.1 et T.2, éditions Castermann

Michel Benhaïm, Les passions vides, éditions érès

3 Replies to “Le printemps de l’éducation spécialisée”

  1. Bonjour
    Je suis éducateur de formation et directeur d’un foyer éducatif.
    J’interviens en formation initiale en analyse des pratiques et il me semble que nous avons trop laissé à d’autres professions la charge de prendre soin des éducateurs en formation.

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