Auprès de moi toujours

Auprès de moi toujours

Jacques Thibaut, Biennale des Lions, 2004

La boutique presse de l’aéroport Saint Exupéry aligne sur ses présentoirs les livres de Kazuo Ishiguro en format livre de poche avec, barrant les couvertures, la bande rouge annonçant le Prix Nobel de Littérature 2017. Je ne connais pas l’auteur. Je n’ai rien lu de lui. Un tel aveu devrait suffire à me couvrir de honte… mais, plutôt que de me morfondre, j’achète un exemplaire de celui dont la lecture de la 4e de couverture me met le plus en appétit, à savoir Auprès de moi toujours… Dans mon ignorance, je laisse donc de côté Les vestiges du jour, l’ouvrage qui a pourtant fait le succès de Kazuo Ishiguro et dont l’adaptation au cinéma a permis à Antony Hopkins et Emma Thomson de tenir deux rôles fantastiques. Je reviens au livre acheté dont j’attaque les premières pages. Je poursuis le soir même bien que, au fur et à mesure de l’avancée dans l’ouvrage, s’accroît le doute en ma capacité d’aller jusqu’au bout. Au point que je m’en ouvre même auprès de mes proches ; et ce d’autant plus facilement que je sais ne pas savoir abandonner un livre avant d’en avoir terminé la lecture. Un reste sans doute de supposé « bon élève » ou plutôt d’enfant trop sage. Je m’entête, donc.  Surtout parce que si la lecture en ses débuts m’est difficile ce n’est pas en raison du style. Bien sûr que celui-ci est agaçant puisque cousu d’hésitations continuelles, d’anecdotes surgissant à contre sens du récit, d’allers de l’avant aussitôt cassés par des retours en arrière ou par une profusion de détails. Or, malgré ou à cause de cela, quelque chose fait que toutes ces circonvolutions associent le lecteur à la construction des personnages, de leurs interrogations intellectuelles et de leur vie affective. La plume de l’auteur infiltre à la virgule près leur intimité, leur rêve, leur désir. Le lecteur fusionne. Le livre traîne. L’intrigue ne surgit pas. Il se trouve bien ici ou là quelques indices laissant deviner un possible ressort à cette histoire mais il faut attendre la page 183, c’est-à-dire presque la moitié de l’ouvrage, pour en obtenir confirmation. Et même à ce moment-là rien encore ne semble devoir bouger. Il faut un second élément apporté à l’intrigue pour que l’ensemble soudain s’ébranle ; l’information présentée  comme une rumeur semble d’abord assez périphérique à l’histoire mais se révèle être d’une dimension capitale dès lors que, justement, les « créatures » ne sont ni d’encre ni de papier mais s’avèrent être des ombres nées de nos propres fantasmes. Elles ont désormais un cœur. Elles ont acquis une âme. Dès lors, la lecture des soixante dernières pages devient une chevauchée fantastique d’autant plus que, le dénouement se devinant comme inexorablement tragique, le lecteur en vient à souhaiter que l’auteur trahisse son projet et offre au lecteur la possibilité de s’en sortir par une cabriole. Toutes les pages avalées ont désormais nourri une telle empathie à l’égard des personnages qu’il devient insupportable d’accepter sans broncher la fin proposée. Ainsi la lecture commencée dans l’ennui se termine dans la colère. Cet ouvrage est l’un des plus beaux lus parmi les romans de l’absurde. A l’horizon de son propre devenir nul être, fût-il créé et non pas engendré, ne peut échapper au destin tracé par les conditions qui l’ont fait advenir. Dans le roman de l’absurde, la finalité et la fin  sont les deux faces d’une même pièce qui, jetée dans les airs, n’ouvre à la liberté que par le consentement simultané à l’une et à l’autre. Le commencement est le terme. L’absurde n’offre pas d’alternative, et le roman non plus. Selon les dires de la secrétaire perpétuelle de l’académie du Nobel, Kazuo Ishiguro  « a révélé, dans des romans d’une grande force émotionnelle, l’abîme sous l’illusion que nous avons de notre relation au monde… »  De dessous l’illusion, l’abîme… J’ai donc acheté et commencé Les vestiges du jour pour approcher de peu plus près ce vertige.

Kazuo Ishiguro, Auprès de moi toujours (Folio n°4659) et Les vestiges du jour (folio n°5040)

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