De l’inclusion et de la clinique… bref du regard

De l’inclusion et de la clinique… bref du regard

« Une grammaire des signes s’est substituée à une botanique des symptômes… » Avec ces quelques mots, et la publication en 1963 de Naissance de la clinique, Michel Foucault partage son analyse du bouleversement qui s’opère au XVIIIe siècle et l’émergence d’un nouveau savoir médical. L’ouvrage a été l’un de mes livres de chevet tout au long de ma thèse de doctorat, cherchant à comprendre comment la nouvelle théorie des connaissances humaines de Condillac avait pu inspirer et guider le regard clinique de Itard dans l’éducation de Victor l’enfant sauvage de l’Aveyron, et comment  elle avait pu conduire à une concordance des diagnostics mais à une différence des pronostics entre Philippe Pinel, le maître et fondateur de la psychiatrie moderne, et J.M. Gaspard Itard, l’élève et fondateur de l’éducation spécialisée. Dans L’enfant sauvage, le film de François Truffaut, une image illustre parfaitement cette scène lorsque les deux hommes regardent l’enfant jouer dans le jardin… Deux invitations, l’une à parler demain 21 mars de l’inclusion scolaire et l’autre à parler le 28 novembre de la clinique institutionnelle, me font revenir à l’ouvrage de Michel Foucault. Y revenir me paraît être un acte de survie dans un contexte sociétal où le bruit et sa propagation s’exercent plus que jamais aux dépens de l’analyse et son œuvre critique. Il n’y aura jamais eu autant d’informations diffusées et simultanément de fausses nouvelles propagées au sein de l’opinion publique. Avant que de descendre dans la rue, le chaos germe dans les têtes. La profusion des discours rend suspects la langue et les savoirs portés par elle ; avec pour sanction immédiate, la disqualification de l’autorité liée aux savoirs, la mise en accusation des institutions et la condamnation des intellectuels. Déjà ici et là l’inclusion déraille. Bien sûr et heureusement, il y a bien des espaces scolaires où elle répond aux attentes et aux objectifs assignés ; mais partout où elle se fait sous la contrainte de la loi mêlée à l’impatience justifiée des parents d’enfants en situation de handicap, elle génère des situations de tension et provoque des rejets massifs.  Faute de moyens financiers, d’appuis techniques ou de ressources humaines… Certes ! Mais pas que… La plainte seulement liée au manque de moyens ne suffit pas pour tenir le cap fixé par l’inclusion et éviter les écueils. Au premier rang desquels, le fait que l’accueil de la différence ni ne se décrète ni ne s’impose. S’ils ne sont pas appropriés, les fondements anthropologiques, éthiques, politiques, cliniques et praxéologiques de la distinction entre un soi et un autre creusent le fossé entre les « y a ka » bruyamment portés par le sens commun et l’engagement persévérant des acteurs concernés. Face à la déferlante du cynisme associé à l’individualisme, il devient compliqué d’argumenter l’idée que les temps présents n’ont jamais autant déployé de convictions et de stratégies afin d’actualiser le respect des différences et de faire jaillir la singularité de la personne de dessous l’universalité de sa nature humaine. C’est ce que j’aurais à cœur de montrer lors de la soirée de ce jeudi 21 mars organisée à Léognan (33) par la Communauté de communes de Montesquieu sur le thème L’école, pour un respect des différences.

« Nous changeons, progressons et régressons, nous inventons l’avenir parce que déprogrammés, nous désobéissons. » Telle est l’ultime morale espiègle que délivre Michel Serres dans son tout dernier manifeste du même nom. Bien sûr quelques rieurs, lesquels sont de plus en plus nombreux au fur et à mesure que s’affaiblit le vieil homme, se gaussent de la naïveté du philosophe. Mais quelle tristesse que ce manque de considération… et surtout quelle preuve de paresse ! Comment l’époque contemporaine peut-elle à ce point oublier une leçon déjà clairement explicitée dans le livre de la Genèse ? L’humanité doit à Eve et à sa désobéissance la liberté pleinement assumée d’advenir à elle-même; parce qu’engendrée et non pas crée. Bien sûr que la désobéissance a un coût et il est laissé à chacun la volonté et l’opportunité de voler quelques minutes à l’agitation du quotidien pour dévorer les pages du philosophe gascon et en assimiler le sens.  Reste qu’il n’y a d’adulte éducateur qu’en le professionnel ou le parent ayant cette capacité d’aller flirter avec les limites sans pour autant chuter dans la confusion et le désordre. Telle est l’essence et le sens du métier d’éducateur. Or, les équipes éducatives et soignantes s’épuisent et les établissements périclitent à force d’aliéner leur pouvoir créatif et leur imaginaire institutionnel aux protocoles, procédures et autres référentiels de bonnes pratiques. Non pas que de tels outils soient inutiles, mais ils se retournent inévitablement contre leurs utilisateurs dès lors qu’ils imposent la normativité des décideurs au détriment de la subjectivité des acteurs. « Il est question dans ce livre de l’espace, du langage et de la mort ; il est question du regard. » Tels sont les tout premiers mots et la première phrase de la préface de Michel Foucault à Naissance de la clinique. Or il n’y a rien de plus subjectif que le regard ; c’est même ce qui ouvre à la rencontre et la rend possible. Je le dis dans Oser le verbe aimer en éducation spécialisée : « est adulte éducateur celui qui a la capacité de voir et d’entendre au-delà de ce que donne à voir et à entendre le symptôme de sorte à faire jaillir l’enfant de dessous le gamin ». C’est ce qu’eut le courage de faire Itard en désobéissant à Pinel. C’est ce que les professionnels doivent avoir l’audace de faire s’ils prétendent sauver la clinique et donc leurs métiers. C’est ce que je soutiendrai le 28 novembre aux assises du GEPSO.

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